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Journal d'un spectateur


Notes d'été (2): Who the fuck is George Romero?

Publié par jsma sur 17 Juillet 2017, 12:10pm

Catégories : #romero, #horreur, #zombies, #night of the living dead, #edgar wright

Notes d'été (2): Who the fuck is George Romero?

Quand il écrivait : « les vivants sont toujours, et de plus et plus, gouvernés nécessairement par les morts : telle est la loi fondamentale de l'ordre humain », le positiviste Auguste Comte ne pouvait imaginer que cette phrase serait un jour prise au pied de la lettre dans l'un des films d'horreur les plus importants du XXe siècle, Night of the living dead de George Romero. Un vrai B-movie destiné aux drive-in: scénario minimal, décor quasi unique, morts-vivants maquillés avec les moyens du bord, La Nuit des morts-vivants est une sorte de Jason Blum's movie de la fin des années 60. Comme Blum aujourd'hui, Romero choisit le cinéma de genre pour des raisons économiques et opte pour le film de zombies parce que c'est celui qui nécessite le moins d'effets. Dans un entretien de 2005 publié dans Les Inrocks, il explique que son intention « était de réaliser un film sur la Révolution, la faillite de la société et des valeurs familiales ». On est très loin des clichés qui circulent habituellement sur les films de Romero, que l'on réduit souvent à la satire sociale et politique - sans doute à cause du centre commercial de Zombie (1978). Il y a évidemment une intention satirique dans l'oeuvre de Romero: chaque film du cycle des morts-vivants décrit un moment de l'histoire américaine, mais la satire va en s'amplifiant d'un film à l'autre, elle n'est pas encore centrale dans Night of the living dead, qui n'est pas un brûlot politique, c'est même, par certains côtés, une oeuvre assez conservatrice, qui fait l'apologie des valeurs liées au passé (la famille, la foi, le respect dû aux morts).

 

La vision romérienne d'une civilisation ayant rompu avec le passé (donc avec ses morts) tient entièrement dans la séquence du cimetière qui ouvre le film. On est en Pennsylvanie : Barbara et Johnny, des produits assez typiques des mouvements d'émancipation de leur époque (ils sont habillés et coiffés comme des Anglais du Swinging London), doivent se rendre sur la tombe de leur père. Johnny s'acquitte de la tâche avec désinvolture, il n'en a vraiment plus rien à foutre de ce père mort, il méprise l'inscription sur la croix qu'il doit déposer sur la tombe (We still remember). La radio, dans la voiture, déconne : des ondes négatives brouillent la réception, quelque chose s'est détraqué.

Une fois arrivé devant la tombe du père, Johnny dit à Barbara que cette croix coûte cher et ne sert à rien. Tandis qu'elle s'agenouille et esquisse une prière, Johnny lâche plusieurs fois le mot « Church », comme un gros mot. L'acteur Russell Streiner prête au personnage son physique ingrat de binoclard, son air de puceau agressif. Johnny a pourtant sur sa sœur Barbara une véritable emprise, surtout quand il lui rappelle ses peurs de petite fille : c'est précisément dans ce cimetière qu'il s'amusait à lui faire peur, il répète en ricanant la phrase du jeu qu'il avait inventé – They're coming to get you Barbara. On distingue bientôt, dans la profondeur de champ, le premier mort-vivant, on peut encore le confondre, de loin, avec un visiteur du cimetière. Il a la démarche lente du zombie romérien, cette démarche que le cinéma d'horreur contemporain a considérablement accélérée, pour la transformer en véritable course (dans World War Z et Dernier train pour Busan entre autres).

 

Russell Streiner dans Night of the living dead (1968)

Russell Streiner dans Night of the living dead (1968)

L'apocalypse commence là, dans ce cimetière de Pennsylvanie. Pas étonnant que les deux films suivants envisagent l' aube, le commencement (Dawn of the dead, puis Day of the dead) : une ère nouvelle commence à poindre, elle sera horrible. Au début de Night of the living dead, Romero joue très peu avec les codes du cinéma d'épouvante classique – on entend juste un orage qui gronde au loin. Son apocalypse se passe de tout effet, elle commence quand les vivants rompent avec les morts. C'est parce que cet oubli est inacceptable, parce qu'il défie ce que Comte nommait "l'ordre humain" que les morts reviennent physiquement. Il n'y a aucune dimension politique au début de Night of the living dead – il faudra attendre les volets 2 et 3 du cycle pour que Romero donne au genre une couleur polémique. Tout est très simple dans Night of the living dead, c'est le modèle rêvé d'un film de genre: nu, économe, non métaphorique, d'un nihilisme absolument terrassant.

Lorsqu'il reprend les commandes de sa saga, en 2005, avec Land of the dead, Romero a un peu perdu la main. Le genre dont il a créé la forme moderne, et qu'il a si brillamment développé, a été parodié dans Shaun of dead (Edgar Wight, 2004), qui marque un point de non-retour dans l'évolution du genre. Il y a encore de belles idées dans Land of the dead – comme celle de relire l'Exode dans une version zombiesque – mais le film est globalement très disparate et s'accroche tellement à la métaphore politique que celle-ci finit par sonner un peu creux. Land of the dead se tient souvent au bord de la parodie : Romero a sans doute compris que la dystopie qu'il avait imaginée était tellement adaptée à la société du XXIe siècle qu'elle ne pouvait plus vraiment fonctionner sur le mode horrifique, qu'elle était, en fait, à peine une métaphore. La société de Land of the dead n'a rien d'une fiction, le mort-vivant est définitivement devenu une image de toute une population invisible qui dort en périphérie des villes. Pour la première fois dans le cycle, on éprouve dans Land of the dead une empathie pour le peuple de morts conduit par le pompiste noir Big Daddy, qui rappelle le personnage de Ben dans Night of the living dead et préfigure, avec dix ans d'avance, le retour violent de la question noire dans les derniers Tarantino ou dans le tout récent Get out.

Duane Jones dans Night of the living dead (1968)

Duane Jones dans Night of the living dead (1968)

Tous les films de zombie qui ont suivi Land of the dead – il y en a eu beaucoup - n'ont quasiment aucun intérêt. Le genre n'a pas attendu la mort de Romero pour décliner, le dégommage de zombies est devenu, depuis vingt ans au moins, une pratique de gamers, dont l'amusant Zombieland de Ruben Fleischer (2009) a fait la synthèse. Ce retour des morts sur un mode ludique, Romero l'avait envisagé de façon sarcastique dans certaines séquences de Land of the dead. Banalisés par le jeu, les mort-vivants ne font plus peur, ils se sont fondu dans une masse grouillante et indifférenciée, qui s'entassait, l'été dernier, par paquets entiers, sur les vitres du train contaminé de Busan.

On n'imagine même plus qu'un zombie puisse aujourd'hui se déplacer laborieusement dans un film – comme l'homme du cimetière de Night of the living dead. C'est pourtant cette lenteur de l'apocalypse qui est saisissante dans le premier film du cycle. Le Mort-vivant de Bob Clark (1974) l'a radicalisée : un soldat mort revient du Vietnam, il se balance toute la journée sur son rocking-chair dans la maison de ses parents, il n'a rien à faire, il impose simplement à sa famille l'horreur de sa condition de non-mort. Associé aujourd'hui au blockbuster (Je suis une légende, World War Z), le film de zombie doit retourner vers ce minimalisme s'il veut un jour renaître.

Pas dupe, Romero savait avant de mourir que sa création principale lui avait échappé et il n'en faisait pas un drame. Quelques mois avant sa mort, apprenant que son nom figurerait sur le Hollywood Walk of Fame, il écrivait à Edgar Wright : « Thousands of people, stepping over that same dog shit, if they can decipher the time-crusted lettering, will ask : Who the fuck is George Romero ? Only you and my children will know. » 

 

Big Daddy (Eugene Clark) dans Land of the dead (2005)

Big Daddy (Eugene Clark) dans Land of the dead (2005)

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