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Journal d'un spectateur


La Leçon d'anatomie (La Mort de Louis XIV d'Albert Serra)

Publié par jsma sur 8 Novembre 2016, 18:20pm

Catégories : #Grand Siècle, #installation, #Jean-Pierre Léaud, #Louis XIV

Le Roi-Soleil regarde le soleil se coucher : c'est sur ce plan, à la tonalité lourdement crépusculaire, que s'ouvre La Mort de Louis XIV. Profitons bien de ce dernier crépuscule car on ne verra plus, ensuite, la lumière du jour. Reclus dans sa chambre, le roi a la jambe rongée par une gangrène, les affaires du royaume ne le concernent plus, les jolies courtisanes, « jardins où il fait bon se promener », selon le langage précieux de son médecin, sont devenues de lointains objets : trop vivantes, trop fraîches. Même les chiens – deux lévriers – sont de trop dans la chambre du mourant où vont s'affairer les médecins, jusqu'à la dissection finale. En attendant l'heure ultime, le roi malade fixe un oiseau en cage, autre plan lourdement symbolique qui vient rappeler le poids d'un protocole ayant enfermé le monarque dans son propre système de représentation. L'oiseau en cage c'est lui, tout comme le soleil couchant. On pouvait imaginer des métaphores plus subtiles, mais il faut faire avec celles que propose le film. Si l'on fait la jonction de l'une à l'autre, cela donne quelque chose comme : « un soleil s'éteint dans une cage ». C'est une juste image du film.

 

Juste image parce que La Mort de Louis XIV raconte moins l'histoire d'un corps qui pourrit que l'extinction d'un astre, contemplée dans la pénombre d'une chambre, à la lueur des bougies de Barry Lyndon. Juste image aussi, parce qu'on ne quitte jamais la chambre du roi, unité de lieu absolue qui impose au spectateur un dispositif austère, asphyxiant, digne d'une tragédie classique. Albert Serra rêve sans doute d'atteindre cette pureté formelle : le systématisme de sa mise en scène (notamment dans les dialogues des médecins, systématiquement filmés en gros plan), les clair-obscurs, la préciosité du langage (« Si vous me permettez, Sire ») font planer sur le film le souvenir du classicisme français. On en sent l'esprit et le projet moral : décrire un art de mourir, en traçant le portrait d'un roi qui se détache peu à peu des divertissements (les courtisanes, les chiens, du vin bu dans des verres en cristal, des sucreries) défilant sous ses yeux mornes comme les symboles de la vanité de son règne.

La Leçon d'anatomie (La Mort de Louis XIV d'Albert Serra)

Mais retrouver cet esprit classique ne suffit pas tout à fait à combler les désirs d'Albert Serra, qui, à l'instar de Miguel Gomes ou Joa Pedro Rodrigues, veut confronter le temps du mythe aux formes contemporaines, dans un grand mouvement qui embrasse ici la peinture de Rembrandt et le souvenir de la Nouvelle Vague, les Mémoires de Saint-Simon et les installations de Bill Viola. Jean-Pierre Léaud est le lieu de cette confluence, Serra le pose sur un lit et éclaire son visage dans des lumières caravagesques : il veut manifestement faire de lui le sujet d'une performance un peu morbide, faire film-testament sur son acteur. Problème : Léaud résiste, il est encore suffisamment en forme pour contrecarrer ce projet, il a même l'air de s'amuser beaucoup dans ce rôle de roi mourant parlant d'une voix sépulcrale, ânonnant ses ordres et recrachant tous les remèdes qu'on essaie de lui faire avaler. C'est un peu comme si Doinel, quarante-cinq ans après Domicile conjugal, s'était déguisé en Louis XIV et faisait semblant de mourir dans un film en costumes un peu guindé.

Il est étonnant que Serra n'ait pas tiré parti de cette intelligence de jeu, qu'il ait solennisé le spectacle de la mort, au point de filmer parfois son acteur comme une statue du Musée Grévin. La fixité des plans dédiés au visage poudré de Léaud fait apparaître tout l'artifice de la performance visée par le film. Difficile de s'en émouvoir : d'abord parce que Serra n'a aucun sens du tragi-comique, il n'a pas la finesse d'écriture de Milos Forman qui racontait l'agonie de Mozart (dans Amadeus) en lui faisant dicter un requiem à son rival médiocre et laborieux (Salieri), lequel trouvait que l'esprit du musicien mourant allait encore trop vite pour lui. Ensuite, parce qu'il n'y a aucun effort de dramaturgie dans La Mort de Louis XIV : Serra croit sans doute que sa structure de tragédie classique, rafraîchie en installation-vidéo autour de Léaud, se suffit à elle-même. L'agonie est donc aussi propre qu'ennuyeuse, la gangrène qui gagne peu à peu le corps du roi n'a pas d'odeur, la mort – en tant que processus physique – n'est filmée que par métonymie, lorsqu'apparaît à la fin du film, une jambe entièrement noircie par la maladie. Image très propre qui rappelle le souvenir plus vivace du pied-bot d'Hippolyte, dont la jambe pourrissait après l'opération ratée de Charles dans le Madame Bovary de Chabrol.

La Leçon d'anatomie (La Mort de Louis XIV d'Albert Serra)

Le souvenir de Chabrol ne me vient pas au hasard, j'imagine ce qu'un satiriste aussi subtil que lui aurait fait d'un sujet comme la mort de Louis XIV, avec quelle finesse, par exemple, il aurait dépeint le personnel médical qui se dispute sur l'état de santé du roi. Le film de Serra n'ose jamais céder à ce rire, de peur, sans doute, de distraire le spectateur, de l'arracher à la contemplation de la performance qu'on lui impose à chaque seconde : l'humour est ici hors de saison. Lorsque le nom de Molière est cité dans un dialogue entre le médecin du roi et son premier valet, l'un dit à l'autre : « On ne va pas quand-même pas convoquer Monsieur de Molière ». Le film pourtant, le convoque, comme il convoque ses héritiers (Flaubert, Chabrol). Les querelles de médecins sur la question de l'amputation de la jambe sont même ce qu'il y a de plus intéressant et de plus vivant dans le film, elles le dévoilent, mettent à nu son dispositif théâtral. Lorsqu'apparaît un charlatan venu de Marseille, qui présente son élixir avec un accent italien, quelque chose de commedia dell'arte vient tout à coup détoner dans le drame janséniste qui se joue en huis-clos depuis le début du film. Mais ce rôle n'est pas écrit, et le mauvais médecin disparaît rapidement. Exit le charlatan haut en couleur, l'austère petit théâtre planté autour de Léaud peut reprendre ses droits.

La mort du roi est suivie d'une scène d'autopsie qui rappelle La Leçon d'anatomie de Rembrandt. Les médecins soupèsent les intestins du roi en se disant qu'ils auraient pu mieux faire. On ne peut mieux conclure : ce regard médical est celui de Serra, qui, en ouvrant le ventre de Sa Majesté, finit par examiner le cadavre d'une performance.

 

La Mort de Louis XIV d'Albert Serra est en salles depuis le 2 novembre (115 min).

 

Serra et Léaud rejouant la Mort de Louis XIV au château de Hautefort (Dordogne) le 13 octobre dernier (1)

Serra et Léaud rejouant la Mort de Louis XIV au château de Hautefort (Dordogne) le 13 octobre dernier (1)

(1) Voir à ce sujet l'article d'Isabelle Regnier publié sur leMonde.fr: "Le Soleil noir de Léaud".

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