Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

alphaville60.overblog.com

alphaville60.overblog.com

Journal d'un spectateur


Je t'aime mon Québécois (Alliés de Robert Zemeckis)

Publié par jsma sur 29 Novembre 2016, 09:25am

Catégories : #espionnage, #zemeckis, #marion cotillard, #brad pitt

Je t'aime mon Québécois (Alliés de Robert Zemeckis)

Max Vatan (Brad Pitt), un espion québecois parachuté dans le désert du Sahara monte dans une voiture qui le conduit jusqu'à un luxueux hôtel de Casablanca, où l'attend Marianne Beausejour (Marion Cotillard), une espionne française se faisant passer pour sa femme. Alliés commencerait presque comme un film d'espionnage classique si l'on n'avait l'impression, dès les premières images, d'être dans un épisode de Tintin, voire dans une version 3D du Petit Prince. Il faut les décrire, ces premières images : l'espion canadien accroché à son parachute n'a pas encore le visage de Brad Pitt, c'est une figurine de synthèse jetée dans un Sahara factice, qui n'a pas plus de réalité qu'un fond d'écran. Cette facticité fait d'Alliés un film immédiatement aberrant et ses laborieuses péripéties ne feront que conforter ce sentiment. Du luxe oriental de la première partie à Casablanca (où le couple d'espions s'offre une lune de miel) à la vague couleur locale londonienne qui sert d'arrière-plan à la deuxième partie, les deux alliés traversent un monde qui n'existe pas. C'est pourtant la guerre, Londres est sous les bombes, il faut tuer les nazis, mais le drame historique semble se jouer plutôt du côté de Toonville. L'écart entre les enjeux dramatiques du film et sa conception artistique est tel que, pour le décrire, il faudrait supposer par exemple que Spielberg ait réalisé Le Pont des espions dans l'esprit de Ratatouille.

 

Ne trouvant jamais d'équilibre entre le classicisme de son projet et la très grande artificialité de son exécution, Alliés paraît toujours déréglé. On se demande par exemple comment un cinéaste aussi aguerri que Zemeckis a pu maintenir au montage une scène aussi grotesque que celle de la fusillade à Casablanca : mitraillés par les deux espions, les nazis tombent comme des mouches, comme s'ils rejouaient le finale d'Inglorious Basterds (Tarantino, 2009) dans la salle de réception d'un hôtel de vacances. Sous les couches de maquillage qui recouvrent le visage un peu bouffi de Brad Pitt, on cherche le lieutenant Aldo Raine et ses basterds. En vain : l'humeur générale du film n'est pas à la fête, Alliés vise au contraire le drame – et il le vise avec un tel sérieux qu'il finit par ressembler à un véritable nanar. Le couple formé par Pitt/Cotillard devrait rappeler certains modèles classiques (notamment Les Enchaînés), mais leur jeu est tellement désaccordé que l'un rabaisse sans cesse la performance, déjà médiocre, de l'autre. L'accouchement de Marianne Beausejour sous les bombes, comme son suicide sur le tarmac d'une base militaire (accompagné d'une déclaration d'amour déchirante : « Je t'aime mon Québecois ! ») font partie des moments les plus catastrophiques du film. Incapable de donner au spectateur le sentiment que ses deux personnages traversent l'Histoire, Zemeckis ne réussit pas davantage la partie plus intime du drame. A une exception près – et il faut en parler.

Sur ce thème classique du soupçon, une séquence laisse en effet entrevoir le beau film néo-hitchcockien qu'aurait pu être Alliés. Dans l'euphorie d'une fête londonienne, le couple d'espions – cette fois bien réel – s'observe, se cherche et encore une fois tout sonne faux : les figurants semblent participer à un bal sur le thème de la Deuxième Guerre Mondiale. Cette scène nous fait voir l'espionne selon le point de vue du mari trompé. Chaque signe, chaque geste, chaque mot devient équivoque. Les apparences défaites révèlent un monde double, inquiétant et moqueur. On retrouve ici la veine sombre d'Apparences (2000), mais comme s'il se méfiait de toute profondeur, Zemeckis conclut sa séquence en faisant diversion : le crash d'un avion allemand, perdu au milieu d'un feu d'artifice, rappelle sous forme de flash le début de Flight.

 

J'ai décrit ailleurs – à propos de The Walk – la position un peu spéciale qu'occupe aujourd'hui Zemeckis dans le cinéma industriel. Il ne vise pas le néoclassicisme (comme Spielberg l'a fait avec Lincoln ou Le Pont des espions), je crois qu'il est le seul à continuer de porter naïvement la part d'enchantement venue des années 80 – c'est ce qu'il a fait, en tout cas, dans The Walk. Si les ambitions classiques d'Alliés tombent à plat, c'est que Zemeckis est avant tout un cinéaste d'effets, un magicien qui rate parfois ses coups, mais ne se lasse jamais de jouer. L'unique séquence réussie d'Alliés (et sa réussite est exceptionnelle) est de ce point de vue un très grand moment de jeu, qui ne peut s'achever que sur un incroyable tour de passe-passe, l'avion en feu étant caché au milieu d'un grand feu d'artifice. Petit moment d'émerveillement, cependant: c'est trop peu pour un magicien.

 

Alliés de Robert Zemeckis est en salles depuis le 23 novembre.

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents