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Journal d'un spectateur


Ferveur (Tu ne tueras point de Mel Gibson)

Publié par jsma sur 20 Novembre 2016, 15:43pm

Catégories : #film de guerre, #bible, #mel gibson, #mad mel, #passion, #andrew garfield

Ferveur (Tu ne tueras point de Mel Gibson)

« Le temps est venu que Hollywood me pardonne » (Mel Gibson, novembre 2016)

 

Il faut le dire en préambule : quelque chose de vaguement ignoble plane sur l'oeuvre de Gibson depuis La Passion du Christ (2004). Avec ce film largement controversé – et rangé par certains critiques américains dans la catégorie du torture porn – une brèche s'est ouverte dans la carrière de l'acteur-réalisateur. Son dernier grand rôle, celui du pasteur Graham Hess dans Signs de Shyamalan (2001) préfigurait génialement les questions qui allaient traverser ses films à partir de La Passion. Signs était une histoire de foi perdue et retrouvée : aux antipodes des rôles les plus fameux de Gibson (le revenge hero de Mad Max, le flic intenable de L'Arme fatale), le personnage du pasteur Graham Hess inaugurait une ère nouvelle, plus tourmentée, qui allait bientôt ressembler pour l'acteur à une traversée du désert, ponctuée de déclarations fracassantes (sur lesJuifs, les femmes, John Lennon). Ainsi est né peu à peu le monstre Mad Mel, figure grotesque, nourrie tout autant par les dérapages publics de Gibson que par ses cures de désintoxication. L'ogre Mad Mel a dévoré aussi bien l'acteur (qui se souvient de sa prestation dans Le Complexe du castor de Jodie Foster?) que l'auteur. De ce point de vue, l'accueil français d'Hacksaw Ridge (Tu ne tueras point) n'a fait que corroborer les clichés attachés à Mad Mel : violence et passion, folie mystique rencontrant ici le programme d'un film de guerre se terminant, littéralement, en apothéose.

C'est pourtant cette démesure qui rend l'oeuvre de Gibson unique et passionnante  : sa brutalité radicale, presque unique dans le champ du cinéma américain contemporain, est l'expression de sa ferveur. Dans le commentaire qu'il a fait de La Passion du Christ, Paul Verhoeven a parfaitement perçu le « catholicisme psychotique » de Gibson et la vision du monde sans nuance sous-tendue par sa foi. La scène finale d'Apocalypto en offre un exemple quasi emblématique : au terme d'une longue chasse à l'homme, deux guerriers Mayas épuisés finissent par s'agenouiller devant les caravelles espagnoles qui accostent vers le Nouveau Monde : le Dieu chrétien est venu délivrer l'Amérique païenne de l'obscurantisme. Cette scène est un point de départ idéal pour parler d'Hacksaw Ridge, qui n'est pas seulement une Passion transposée sur un champ de bataille japonais, mais aussi le récit d'une véritable croisade.

Ferveur (Tu ne tueras point de Mel Gibson)

Le héros illuminé du film, Desmond Doss (qu'Andrew Garfield incarne avec une candeur presque stupide, comme s'il reprenait le rôle de Forrest Gump) s'engage dans l'armée par pur réflexe patriotique. C'est une bonne recrue – c'est-à-dire un héros au coeur simple, prêt à se sacrifier pour son pays – mais ses convictions religieuses l'empêchent de tenir un fusil, ce qui lui vaut un procès devant sa hiérarchie. On tranche en l'envoyant à Okinawa en tant qu'infirmier. Doss n'a physiquement par la carrure – on le surnomme « la brindille » - mais il va manifester, dans l'enfer japonais, un courage exceptionnel en sauvant soixante-quinze soldats de son régiment. Ce destin exemplaire s'inspire d'une histoire vraie : l'authentique Desmond Doss apparaît dans des images documentaires juste avant le générique de fin, on souligne son extraordinaire bravoure, tandis que Doss lui-même explique que Dieu a guidé ses actes. La perspective de Hacksaw Ridge est donc très simple en apparence : la légende guerrière y rencontre le merveilleux chrétien, selon une logique qui s'oppose presque point par point à American Sniper, où Eastwood dressait le portrait d'un héros hanté. Tout est apparemment plus clair pour Gibson, qui avance à visage découvert dès le prologue de son film : sur des images du massacre d'Okinawa défilant au ralenti, la voix off de Doss s'adresse à Dieu.

On peut penser que cette parabole s'adresse à l'Amérique conservatrice qui a voté Trump : le film est symboliquement sorti en France le 9 novembre 2016, comme s'il accompagnait un mouvement idéologique de plus grande ampleur. Hacksaw Ridge est pourtant plus complexe et tourmenté, c'est un film à l'image de son auteur : excessif dans son mysticisme et sauvage dans ses tableaux guerriers. Mais le ramener au personnage de Mad Mel, ce n'est pas rendre compte de ses qualités propres, c'est le conformer, par pure paresse, à une vision stéréotypée de son auteur (foi lourdingue et excès gore).

Il y a sans doute une autre manière d'entrer dans Hacksaw Ridge – et de l'aimer. Et celle-ci tient moins dans la légende chrétienne que dans la sauvagerie épique du film. Aucune guerre, depuis Starship Troopers (Verhoeven, 1997), n'a eu de telles allures de croisade : l'ennemi Jap, forcément ignoble, doit tomber sous les rafales ou être carbonisé au lance-flammes. A ce titre, il est presque absurde de reprocher à Gibson son manque de subtilité dans le traitement de l'Autre : ce serait comme demander à Woody Allen de réaliser un épisode de Jason Bourne. Les Japonais de Hacksaw Ridge, tous barbares et fourbes, se battent au nom de traditions guerrières aussi archaïques, aux yeux de Gibson, que celles des Mayas d'Apocalypto. La scène où Doss se retrouve dans un souterrain du camp ennemi est, de ce point de vue, assez instructive : c'est une descente dans les enfers d'une culture non chrétienne, une rencontre avec une altérité violente, au cours de laquelle le héros reproduit, dans son aveuglement mystique, ce qu'il fait tout au long de son parcours épique : il panse les plaies béantes d'un Japonais. Dans une autre scène, Desmond rend la vue à un camarade de régiment au visage couvert de boue en versant l'eau de sa gourde sur ses yeux. On songe ici aux scènes de guérison des Evangiles et il est clair que Gibson ne cesse lui aussi d'y songer, jusqu'à la canonisation finale de son héros, qui coïncide avec le moment où le chef japonais se fait décapiter par l'un de ses soldats. La barbarie des uns fait la grâce des autres. C'est net et sans nuance.

 

Gibson est peut-être le seul cinéaste américain d'aujourd'hui capable de concevoir un film de guerre de manière aussi tranchée et manichéenne. Hacksaw Ridge est en cela plus proche d'Aventures en Birmanie (Walsh, 1944) que du diptyque élaboré par Eastwood autour de la Guerre du Pacifique (Mémoires de nos pères et Lettres d'Iwo Jima, 2006). Ce n'est pas pour autant un film entièrement classique : le prologue sur l'enfance de Doss, son rapport compliqué au père (Hugo Weaving) rappellent par moments le mysticisme inquiet de Tree of life (Malick, 2011). Ces scènes jettent un éclairage décisif sur la geste du héros. Dans la mission de sauveur qu'il se donne, Doss va faire d'Okinawa sa guerre. Sa volonté héroïque – sauver le plus grande nombre de blessés – est comme une réponse à la mélancolie de son père, déchet alcoolique engendré par la Grande Guerre qui pleure ses compagnons morts au combat. A ce titre, il n'est pas étonnant que la scène la plus forte du film soit celle où Doss recouvre de terre le corps d'un de ses camarades de régiment pour le sauver des représailles japonaises. Sous la terre, l'œil du soldat s'ouvre. Ce plan inoubliable dit exactement la tâche – immense – que se fixe le personnage : il ne s'agit pas seulement d'extraire des corps du charnier dans lequel ils agonisent, il s'agit aussi d'opposer un acte de foi grandiose au fatalisme guerrier, maintes fois représenté dans le film – et résumé par cet axiome : « En tant de paix, les fils enterrent les pères, en temps de guerre, les pères enterrent les fils ».

Ferveur (Tu ne tueras point de Mel Gibson)

Toute l'entreprise héroïque de Doss vient bouleverser cette loi naturelle de la guerre, elle tient en une réplique qui est aussi un credo : Please help me get one more (« Aidez-moi à en sauver un de plus »). Que cette phrase soit adressée à Dieu n'est peut-être pas le plus important car elle est surtout la réponse de Doss – et de Gibson – à la mélancolie des vétérans, éternelle plaie du cinéma américain de The Deer Hunter (Cimino, 1978) à American Sniper. A l'image de l'oeil qui s'ouvre dans la terre, les corps des compagnons de Doss, meurtris, déchiquetés, quittent le cimetière qui leur est promis, ils sont d'impossibles morts qui reviennent de la falaise d'Hacksaw Ridge, portés à bout de bras par la volonté de leur sauveur. Cette vision merveilleuse – qui revient une dizaine de fois dans le film et représente, à proprement parler, la Passion de Doss – correspond typiquement à la ferveur qui anime le film de Gibson, elle lui donne une grandeur classique que l'on n'attendait plus d'un film de guerre américain au moins depuis Saving Private Ryan (Spielberg, 1998). En ce sens, Hacksaw Ridge mérite mieux que les railleries habituelles de la presse sur le mysticisme de Gibson, il faut voir le film tel qu'il est : comme un Golgotha du film de guerre, un lieu de souffrance et de grâce sur lequel se poursuit une des œuvres les plus habitées du cinéma américain contemporain.

 

 

Hacksaw Ridge (Tu ne tueras point) est en salles depuis le 9 novembre.

 

Ferveur (Tu ne tueras point de Mel Gibson)

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