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Journal d'un spectateur


Quel film pour Halloween?

Publié par pascal françaix sur 28 Octobre 2016, 00:56am

Catégories : #horreur, #halloween, #tommy lee wallace, #pascal françaix, #invité

Six mois après la publication de mon entretien avec Pascal Françaix – à l'occasion de la sortie de son livre Torture porn : l'horreur postmoderne – je lui ai demandé d'écrire un texte sur un film qu'il aurait envie de revoir durant le week-end d'Halloween. Son choix s'est porté sur Halloween III le sang du sorcier de Tommy Lee Wallace, le plus déprécié de tous les opus du cycle des Halloween movies, moment particulier dans l'histoire de la franchise, où John Carpenter et Debrah Hill essaient de se passer de Michael Myers. 

 

Tout comme il ne saurait y avoir de 25 décembre sans Père Noël, un 31 octobre sans Michael Myers paraît inconcevable à nombre d'amateurs du cinéma d'horreur. Le croquemitaine au masque de William Shatner, antagoniste en chef de la franchise Halloween, demeure l'une des figures les plus iconiques du genre. Qu'il vienne à s'absenter de sa propre saga, et les fans, s'estimant floués, font grise mine. D'où le dédain dont pâtit Halloween III : Le sang du sorcier (Halloween III : Season of the Witch, 1982), opus totalement autonome de la série, où Michael, sa sœur Laurie, le docteur Loomis, et la petite ville d'Haddonfield brillent par leur absence. Si l'intrigue se déroule toujours durant la fête des sorcières et des citrouilles, elle ne retient aucun autre élément des deux films précédents. On sait que Carpenter et sa co-scénariste Debra Hill, peu désireux de ressusciter Michael après Halloween II (1981), résolurent de changer d'optique : chaque additif à la franchise devait désormais proposer une histoire indépendante. Dans cette troisième livraison, un fabricant de jouets, Conal Cochran, équipe ses masques de Halloween d'un badge provoquant la mort des enfants qui les portent. Suite à la transmission d'un signal magnétique via un spot publicitaire télévisé, les masques transforment les crânes des gamins en un amas de vermine et de serpents, lesquels attaquent ensuite leur entourage. Un médecin et la fille d'un petit commerçant assassiné par les sbires de Cochran (des androïdes de sa confection) tentent de déjouer ses plans.

L'échec critique et commercial du film coupa court aux intentions de Carpenter et Hill, et suscita le retour de Michael Myers six ans plus tard dans Halloween 4 (Halloween 4 : The Return of Michael Myers, 1988). Halloween III s'imposa dès lors comme le vilain petit canard de la saga, si bien que personne n'aurait l'idée de l'intégrer à des séances rituelles de visionnement halloweenesques. J'ai pris la décision inverse, afin de vérifier si l'indifférence, voire le mépris, entourant le film de Tommy Lee Wallace étaient justifiés. Ma réponse est : loin de là !

Quel film pour Halloween?

Les causes de son impopularité sont aisément décelables : outre qu'il constitue une pièce rapportée au sein de la série, Halloween III ne relève ni du slasher, ni de sa déclinaison teen. Ses protagonistes sont des adultes (concédons que Ellie, le personnage féminin central, n'a qu'une vingtaine d'années, à l'instar des pseudo-ados du teen slaher contemporain) et son « vilain » est un sexagénaire – un cas devenu rare dans les films d'horreur des eighties, contrairement à ceux des décennies précédentes où le Mal était fréquemment l'apanage des « seniors ». De plus, si l'atmosphère caractéristique de la fête de Halloween est préservée (1), ce n'est plus uniquement dans sa variante américaine. Les scénaristes invoquent ses origines séculaires et ses implications fort éloignées de la dimension ludique actuelle. Le but de Conal Cochran, descendant d'une antique lignée irlandaise, est de restituer à cette célébration mercantile sa signification première, celle des rites druidiques de Samain, impliquant des sacrifices aux Dieux de la mythologie celtique (sacrifices dont l'authenticité est démentie par la plupart des historiens). Le film s'autorise en outre une dérogation majeure aux conventions du cinéma américain en montrant la mort particulièrement cruelle d'un enfant, et en optant pour une conclusion radicalement pessimiste : malgré les effort du héros, l'hécatombe humaine projetée par Cochran est sur le point de s'accomplir, entraînant l'éradication de milliers de gosses et de familles américaines.

L'originalité et les audaces du sujet sont certes desservies par un traitement routinier, qui n'évite ni les invraisemblances ni les facilités. L'exemple le plus criant concerne les badges fabriqués par Cochran : leur pouvoir destructeur provient de fragments minéraux prélevés sur un monolithe de Stonehenge. Cette pierre colossale, « volée » au célèbre monument mégalithique, repose dans le laboratoire souterrain de Cochran, sans que nous soyons instruits de la façon dont elle y fut amenée (Cochran se borne à dire que le transport fut « très difficile », ce que l'on admet volontiers !). De plus, la mort des enfants nécessite qu'ils soient présents devant leurs téléviseurs à 21 heures, lors de la diffusion du spot publicitaire ; le décalage horaire existant entre plusieurs états d'Amérique devrait logiquement empêcher l'accomplissement de ce plan machiavélique à l'échelle nationale.

Si l'on fait fi de ces incohérences (communes à bien des films d'horreur), on découvre une œuvre plus riche et inventive thématiquement que les autres titres de la franchise. Vincent Canby, influent critique du New York Times, fut l'un des rares à lui réserver un accueil positif, en soulignant avec humour que le film « tent[ait] l'exploit délicat d'être à la fois anti-enfants, anti-capitaliste, anti-télévision et anti-irlandais ». Les implications politiques de Halloween III sont en effet plus prononcées – et moins réactionnaires – que celles du film original de Carpenter et de sa suite. La charge contre le capitalisme consumériste est frontale (l'entreprise de Cochran, « Silver Shadmock », vise à la destruction d'une nation tout entière à travers l'écoulement massif de produits manufacturés, avec la complicité des médias) ; elle n'est pas pour autant dépourvue de nuances. La véritable ambition de Cochran n'est pas d'asseoir une emprise économique sur les Etats-Unis, mais plutôt de punir les premiers soutiens du système capitaliste : les consommateurs compulsifs, autrement dit ses propres clients. Son but est de rendre au monde le sens du sacré propre à sa culture ancestrale, en réinstaurant le rite sacrificiel de Samain, contre la course aux magasins de costumes à quoi se résume Halloween. En d'autres termes, Cochran se fait l'un des fourriers du surconsumérisme pour mieux l'annihiler. L'idéaliste mystique revêt la défroque de l'industriel triomphant pour tromper son monde et pourrir le système capitaliste à sa base (le terme « pourrir » est à prendre littéralement : ses masques provoquent la décomposition de ceux qui les revêtent).

 

Quel film pour Halloween?

Les discours anti-capitalistes sont généralement assimilés à une idéologie progressiste. Halloween III met à mal cet a priori en suggérant qu'ils peuvent être inspirés par des intentions aussi réactionnaires qu'un retour aux pseudo-fondamentaux d'une religion archaïque mêlée de nationalisme. Car Cochran s'est entouré d'une communauté irlandaise groupée au pied de son usine dans la petite ville de Santa Mira, qui lui est entièrement soumise. Le logo de son entreprise, le Trèfle d'Argent, devient l'emblème d'une réappropriation du territoire américain par certains de ses premiers colons, résolus à défendre leurs traditions démantelées par le nivellement culturel dû à l'économie libérale.

Au final, le scénario de Nigel Kneale et Tommy Lee Wallace (2) est moins « anti-enfants, anti-capitaliste, anti-télévision et anti-irlandais », pour reprendre la formule de Canby, que profondément sceptique envers toute forme de dogmatisme politique, social ou culturel (3). C'est l'un de ses aspects postmodernes. D'autres, plus basiques, tiennent à la citation de productions fantastiques et horrifiques antérieures, et au recyclage de leurs éléments. Le climat de paranoïa ainsi que le décor de l'usine et de la bourgade isolée renvoient aux meilleurs épisodes de la série Les Envahisseurs (The Invaders, 1967-1968) ; ces données rappellent également L'Invasion des profanateurs de sépultures (Invasion of the Body Snatchers, 1956) de Don Siegel – la ville imaginaire de Santa Mira servait déjà de cadre à ce dernier film ; Cochran, vêtu comme un gentleman victorien et faisant visiter sa fabrique à des clients trop crédules, s'apparente au Willy Wonka de Charlie et la chocolaterie (roman et adaptations) ; l'armée d'androïdes dotés d'une force colossale fait songer aux cybernautes de Chapeau melon et bottes de cuir ; une scène de meurtre à la perceuse est empruntée à deux films d'horreur italiens de l'époque : Frayeurs (La Paura, 1980) et Horrible (Absurd, 1981) ; enfin, la splendide interprétation de Cochran par Dan O'Herlihy évoque, dans sa suavité insidieusement malsaine, les meilleures prestations de Boris Karloff.

La réalisation de Halloween III fut initialement confiée à Joe Dante, qui se désista durant la post-production pour se consacrer à d'autres projets. Nul doute que, sous sa direction, l'inflexion parodique souhaitée par le scénariste Nigel Kneale eut été accentuée. Faut-il regretter son estompement par Tommy Lee Wallace au profit de la dimension horrifique ? Je suis porté à en douter, dans la mesure où la satire demeure bien présente, mais évite les enfantillages spielbergiens auxquels l'auteur de Gremlins (1984) allait bientôt céder. Faut-il blâmer la facture télévisuelle de la mise en scène, imputable à un cinéaste dont l'activité allait ensuite se cantonner au petit écran ? Je n'aurai pas cette sévérité envers un film dont les nombreuses qualités compensent largement les défauts, et qui, tout bien considéré, est l'un des plus atypiques du cinéma d'horreur hollywoodien de la première moitié des années 80. 

 

Pascal Françaix

Notes: 

(1) Elle y est peut-être mieux restituée que jamais dans la franchise, exception faite du quatrième volet.

(2) Le premier refusa d'être crédité au générique suite aux remaniements pratiqués par le second.

(3) Il est toutefois amusant de noter que les masques réalisés par le vétéran Don Post pour les besoins du film firent l'objet d'un intense merchandising, qui rapporta plus d'argent que le film lui-même !

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