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Journal d'un spectateur


Notes d'automne (sur Don't breathe, Miss Peregrine et Deepwater)

Publié par jsma sur 17 Octobre 2016, 13:21pm

Catégories : #notes, #don't breathe, #miss peregrine, #deepwater, #genre, #film catastrophe, #tim burton

Prends l'oseille et tire-toi (Don't breathe de Fede Alvarez)

 

Il n'a pas fallu grand chose pour que Don't breathe devienne un petit phénomène : un succès estival au box-office américain où le film a écrasé Suicide Squad, une rumeur dithyrambique annonçant le meilleur thriller d'horreur de ces vingt dernières années (!), et un schéma de home invasion inversé sur lequel Fede Alvarez et son producteur Sam Raimi ont construit astucieusement leur petit coup commercial. Sorti le 5 octobre dernier, le film a reçu des avis très favorables sur les blogs et les sites dédiés au cinéma de genre – et il a déjà fait 125 000 entrées en une semaine.

Mais le cinéma de genre en sort-il grandi ?

Comme d'autres films de genre de cette année (10 Cloverfield Lane, The Shallows), Don't breathe déploie son action autour d'une situation bloquée : trois petits cambrioleurs entrent dans la maison d'un aveugle pour lui voler une somme importante d'argent, mais l'aveugle est un vétéran de la Guerre du Golfe qui va repartir en guerre chez lui et traquer les intrus à l'aide de son chien – un Rottweiler dressé pour tuer, à côté duquel le Cujo de Stephen King fait presque pâle figure. Rien de bien original dans cette façon d'inverser les rôles de bourreau et de victime, ce schéma est déjà celui de la seconde partie de La Dernière maison sur la gauche (Craven, 1972). Il faut admettre cependant que le retournement de situation fonctionne assez bien, au moins au début : lorsque l'aveugle tue le premier des trois cambrioleurs sous les yeux de sa copine Rocky (Jane Levy), celle-ci retient longuement sa respiration, s'interdit de crier. On a alors l'impression d'entrevoir un film potentiellement très bon, qui ne serait qu'une affaire de souffle retenu dans le noir. Mais un tel projet exigeait un tout autre travail d'écriture et de mise en scène, et c'était sans doute trop demander à Fede Alvarez, qui se contente de raconter une partie de cache-cache dans une maison. Le jeu, il faut le souligner, est pris très au sérieux : on ne trouve pas une seule note d'humour dans Don't breathe, même lorsque le film bascule dans le grotesque horrifique au moment où Rocky comprend qu'elle n'est pas seulement la captive de l'aveugle, mais aussi potentiellement sa femme. Ce tournant vers le torture porn est tellement mal négocié que le film revient aussitôt à sa nature première de petit thriller, jusqu'à un épilogue classique, où Rocky assume pleinement le rôle de la final girl.

 

Plus le film avance, moins il surprend : le coup du home invasion inversé séduit un instant, avant que le film ne déplie son petit programme de survival en huis-clos. Don't breathe est de ce point de vue un jeu de survie typiquement contemporain, un Hunger games pour les pauvres, ancré symboliquement à Detroit. Le personnage de Rocky a typiquement le profil des guerrières que l'on trouve dans les films de divertissement dystopiques, elle est déterminée, n'a aucun cas de conscience, elle joue pour gagner. Et sa ténacité est récompensée : après la mort de son deuxième coéquipier, elle quitte la maison de l'aveugle en empochant l'argent volé (300 000 dollars) et la dernière scène du film la montre dans un aéroport avec sa fille, au seuil d'une vie nouvelle. Qu'elle quitte Detroit n'est évidemment pas anodin, la ville étant devenue depuis quelques années la capitale de la ruine industrielle, au point de nourrir, dans le cinéma américain contemporain, un tourisme du spleen. « Everbody has left », constatait mélancoliquement Tilda Swinton dans Only lovers left alive (Jarmusch, 2014) après une longue promenade romantique au milieu des ruines. Dans Don't breathe, on ne voit presque rien de la ville, mais la maison de l'aveugle en donne une image sinistre, qui justifie la logique de survie de Rocky et la moralité du film : les pauvres se volent entre eux. Difficile d'attaquer le film sur ce point, le cinéma de genre étant rarement soucieux de moralité, mais difficile aussi de faire comme si Rocky n'avait pas les mains un peu sales en sortant de la maison. Toujours soucieux d'efficacité, le film finit par dresser, sans même s'en apercevoir (ou en faisant semblant de ne pas s'en apercevoir), le portrait d'une survivante qui a dépouillé un paria, le pactole volé à l'aveugle représentant une pension reçue suite à la mort accidentelle de sa fille. Rocky fait donc symboliquement le deuil d'un deuil – et cela valait sans doute mieux qu'une simple partie de cache-cache dans une maison. Mais le pensée du film s'arrête là. Et c'est sans doute la raison pour laquelle Don't breathe ne laisse finalement aucune trace durable : l'horreur de la fable qu'il raconte lui échappe. Petit phénomène donc, et petit film.

 

Notes d'automne (sur Don't breathe, Miss Peregrine et Deepwater)

Boucle bouclée (Miss Peregrine et les enfants particuliers de Tim Burton)

Ceux qui sont encore capables de s'enthousiasmer sur les films de Burton, d'écrire de longs textes examinant avec passion la place de l'auteur d'Edward aux mains d'argent dans son propre système esthétique et économique ont toute ma considération. A l'image du petit garçon de Frankenweenie, ils réaniment le cadavre de Burton, et c'est peut-être tout ce que leur demande aujourd'hui ce cinéma placé sous respiration artificielle, qui n'en finit pas d'agoniser.

La fable de Miss Peregrine – une histoire d'enfants bloqués dans une boucle temporelle en septembre 1943, mais brutalement délogés de leur petite bulle gothique – représente du pain bénit pour les adorateurs de Burton. Il y a largement de quoi de théoriser sur la façon dont l'auteur recycle le gothique industriel dont il a été le créateur, reproduit ses motifs favoris (les enfants « différents », les fille pâles aux grands yeux), se répète et essaie en même temps de casser sa petite musique. Tout cela est sans doute passionnant, à condition de considérer que Burton en a encore quelque chose à faire. La très brève apparition qu'il fait dans son film, dans la roue d'un parc d'attractions qu'on pourrait appeler Burtonland, laisse plutôt entendre qu'il se sent très bien chez lui et qu'il est en loin d'en avoir fini avec sa manufacture de poupées.

Pour celui qui, comme moi, reste extérieur au phénomène et à la passion presque irrationnelle que le cinéma de Burton continue de susciter, écrire sur Miss Peregrine est presque aussi inutile que de réfléchir aux qualités des romans d'Amélie Nothomb. L'un et l'autre ont en commun de gérer un public post-adolescent en pillant l'oeuvre des autres, celle de Roald Dahl, de Lewis Carroll et maintenant de Ransom Riggs pour Burton, celle de Charles Perrault pour Amélie Nothomb. Ce sont des faussaires et c'est ce qu'avouait Burton à travers le personnage de Christopher Walz dans Big Eyes, sans doute son film le plus sincère depuis Ed Wood.

Dans Miss Peregrine, Jacob un adolescent typique du spectateur tel que Burton l'idéalise (c'est-à-dire un gamin qui croit aux histoires) doit remplacer son grand-père (Terence Stamp) pour emmener les « enfants particuliers » dans une nouvelle boucle temporelle. Ado d'aujourd'hui, Jacob possède un objet qu'on n'a jamais vu chez Burton : le téléphone portable. « On peut envoyer des messages, écrire, faire des photos », explique-t-il à une enfant particulière. L'explication reste pourtant lettre morte pour les petites poupées mécaniques de Burton, qui ne sauront sans doute jamais ce qu'est un selfie. Lorsqu'elles ont la malchance d'arriver en 2016, elles débarquent directement dans Burtonland (le parc d'attractions) et cassent du squelette, dans un remake de Jason et les Argonautes. Le présent ressemble donc pour Burton à un péplum de 1963. On peut dire que la boucle est bouclée.

 

Notes d'automne (sur Don't breathe, Miss Peregrine et Deepwater)

Working class heroes (Deepwater de Peter Berg)

Il faudra m'expliquer comment Lorenzo di Bonaventura, le producteur des Transformers de Michael Bay, a pu investir 110 millions de dollars dans Deepwater, petit film-catastrophe, qui manque cruellement d'arguments commerciaux. Ni son casting de seconds couteaux (Marc Wahlberg, John Malkovitch et le vieux briscard Kurt Russell), ni son sujet (l'explosion en 2010 de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon) ne sont de nature à remplir les salles. Réalisé par le très inégal Peter Berg, le film n'intéresse pas non plus la critique. Dommage, car Deepwater, à défaut d'être un film catastrophe de premier plan, est sans doute le travail le plus didactique qui ait jamais été entrepris sur l'industrie du pétrole. Par rapport à There will be blood (où les pipelines de pétrole tracées par Daniel Plainview jetaient les bases de l'économie du Xxe siècle), Deepwater marque la fin d'une ère la catastrophe qu'il raconte - c'est sa principale qualité - ne capitalise pas sur les angoisses contemporaines, elle ne prophétise rien, elle raconte plutôt une fin qui a déjà eu lieu.

 

Fait rare dans un film catastrophe, le discours technique occupe une bonne moitié de Deep water, soit presque une heure. Dans des bureaux verdâtres, des personnages discutent très sérieusement des possibles failles du système de forage de Deepwater Horizon. « Il y a la vue d'ensemble et les points de détail », explique le personnage de Malkovitch, qui représente les intérêts de la compagnie pétrolière. Son antagoniste (Kurt Russell) est un professionnel chargé de vérifier la viabilité des installations de la structure – examen dont il ressort rapidement que rien n'est viable. Vue d'ensemble d'un côté, points de détail de l'autre. Toute la conception du film pourrait tenir dans cette réplique. Peter Berg s'occupe d'abord de points de détail (un lieu industriel a rarement été aussi rigoureusement décrit dans un film de divertissement) avant de passer à la vue d'ensemble – c'est-à-dire à la catastrophe. Lorsque le personnage de Malkovitch propose « d'effectuer un test en pression négative sur la kill line », on le voit faire un dessin sur un tableau blanc – point de détail didactique, dont le film a besoin pour faire comprendre les causes de l'accident. Loin d'alourdir le film, ces scènes techniques le rendent au contraire très lisible – et il est dommage que le spectacle de la catastrophe perde ensuite cette qualité de lisibilité.

 

La seconde partie du film consiste en effet en un spectacle pyrotechnique assez paresseux, elle sent le compromis esthétique. Berg ne trouve pas de véritable solution entre ses propres références (La Tour infernale, Titanic) et les exigences de sa production, qui impose à son film une esthétique à la Transformers, c'est-à-dire un spectacle continu de ferraille se désarticulant dans tous les sens. Mais c'est finalement Berg qui a le dernier mot, lorsque les working class heroes égrènent un pater noster devant la plate-forme en feu – c'est l'une des dernières scènes du film. On comprend mieux alors de quoi le film a fait son histoire. Deepwater ne raconte pas seulement la fin d'une ère (c'est la vue d'ensemble), il montre aussi – et c'est très rare dans un film d'un tel budget – comment des travailleurs consciencieux assistent, bouche-bée, à la destruction d'un lieu de travail dans lequel ils ont investi leur vie. Dès lors, aucun triomphalisme dans le retour du héros (Wahlberg) à la maison, juste de la désolation et de la peur. La suite de Deepwater pourrait très bien s'appeler Take Shelter.

 

Don't breathe et Miss Peregrine sont en salles depuis le 5 octobre.

Deepwater est sorti le 12 octobre.

 

 

 

Notes d'automne (sur Don't breathe, Miss Peregrine et Deepwater)

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