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Journal d'un spectateur


Un prophète (Midnight Special de Jeff Nichols)

Publié par jsma sur 27 Mars 2016, 21:51pm

Catégories : #jeff nichols, #midnight special, #sf, #evangiles, #jésus, #starman, #carpenter, #spielberg, #shyamalan, #jj abrams

Les affiches de Midnight Special l'ont annoncé prophétiquement : « On tient enfin l'héritier de Spielberg ». Enfin, car d'autres cinéastes, avant Jeff Nichols, ont dû porter ce lourd statut d'héritier. Au début des années 2000, une couverture de Newsweek avait désigné Shyamalan comme « le nouveau Spielberg » avant que J.J Abrams ne devienne le fils spirituel officiel, adoubé par le maître. Super 8 est pourtant le film le plus bêtement spielbergien d'Abrams : l'héritage d'E.T et de Rencontres du troisième type s'y réduit à des flares et des visages de gamins émerveillés plongés dans un grand bain seventies. Super 8 est, au fond, un film qui n'hérite de rien, faisant comme si le temps n'avait pas passé, comme si le présent pouvait être aboli dans la reproduction nostalgique du passé : la caméra super 8, les BMX, les enfants lancés dans l'aventure comme à l'époque des Goonies ou de Stand by me...

Avec Signs en revanche, Shyamalan a éclairé un endroit plus secret du cinéma de Spielberg – là où se jouent le deuil et la séparation – et il a su en accepter pleinement le pathos. A la fin de Signs, Bo, la petite fille du pasteur Graham Hess (Mel Gibson), presque morte dans les bras de son père, retrouvait son souffle sous le seul effet de la foi, prouvant à Graham qu'il n'avait jamais cessé de croire. Le film n'avait plus alors qu'à amener sa conclusion édifiante : la femme de Graham était morte dans un accident de voiture pour sauver sa famille d'une attaque extraterrestre. Ses dernières paroles, bien davantage que les crops circles, représentaient les véritables signes du film : c'étaient des prophéties, des oracles.

Signs (Shyamalan, 2002)

Signs (Shyamalan, 2002)

C'est dans cette veine très spirituelle que s'inscrit Midnight Special et dire qu'il s'y inscrit est un mot faible au regard de ce que raconte le film : sa fable S.F se décante peu à peu pour céder la place à une parabole sur le retour de l'enfant Jésus sur Terre. Retour et disparition, car l'enfant-messie, un peu à la manière d'E.T, doit retrouver sa maison : ses parents (Michael Shannon et Kirsten Dunst), accompagnés d'un ami bienveillant (Joel Edgerton) l'accompagneront sur ce chemin au bout duquel il finira par disparaître dans la vision utopique d'une Jérusalem céleste.

Les allusions bibliques ne sont pas nouvelles chez Jeff Nichols, Midnight Special rejoint de ce point de vue Mud et Take Shelter. Alton, l'enfant-messie, tout comme le père prédisant l'apocalypse dans Take Shelter ou le paria échoué sur les rives du Mississippi dans Mud, sont des figures venues des Evangiles, plus ou moins des prophètes que Nichols essaie de planter dans la normalité américaine, dans ses petits foyers middle class brutalement subjugués par l'apparition d'un prodige (l'ouragan de Take Shelter) ou d'un homme venu d'ailleurs (Mud). Entre ces phénomènes relevant du sacré et l'Amérique profane, les deux précédents films étaient partagés et c'était ce partage qui faisait leur force. Si le plan final de Take Shelter finissait par donner raison aux visions d'un père illuminé – l'apocalypse allait bien avoir lieu – il laissait aussi place au doute, interrogeant le pouvoir de persuasion d'un père, sa capacité à convertir les membres de sa famille.

"There’s a storm coming like nothing you’ve ever seen, and not a one of you is prepared for it." (Take Shelter, 2012)

"There’s a storm coming like nothing you’ve ever seen, and not a one of you is prepared for it." (Take Shelter, 2012)

Cette tension entre foi et scepticisme est encore le principe d'écriture de Midnight Special, mais l'équilibre entre l'une et l'autre y semble plus fragile. Plus le film avance, plus sa fable SF se réduit comme une peau de chagrin pour s'ouvrir à la dimension de la parabole. Malgré de nombreuses intrigues secondaires (une secte texane proche des témoins de Jéhovah, un scientifique de la NSA soucieux d'interroger Alton) le récit de Midnight Special est aussi limpide que les paraboles racontées par Jésus. Lorsque la maison céleste apparaît, au bout de la route, comme une cité radieuse, les parents doivent abandonner l'enfant. La parabole ne souffre d'aucune ambiguïté : les parents d'Alton, comme le spectateur, doivent reconnaître la nature authentiquement divine de l'enfant-messie, ce que confirme l'épilogue, qui raconte à la fois le passage d'Alton dans l'autre monde et la transmission de sa lumière, qui rayonne désormais dans le regard de son père.

Cette fin n'est pas sans rappeler l'épilogue merveilleux de Rencontres du troisième type mais, ne disposant ni des moyens ni de l'inspiration de Spielberg, Nichols fait de sa cité céleste une sorte de ville Légo élaborée numériquement. L'effet spécial n'est pas très réussi, mais sa simplicité maladroite est le signe de la naïveté profonde du film – et de la foi qu'il place dans le départ d'Alton vers l'autre monde. On serait parfaitement disposé à accepter ce type de vision béatifique si le film vivait plus passionnément sa foi. Mais rien ne bouleverse dans le départ d'Alton, l'action se suspend – la voiture du père se retourne sur une route – pendant que l'enfant disparaît, en un plan, dans un champ de maïs. La séparation est racontée sèchement et il est difficile de comprendre cette sécheresse car le film, par ailleurs, n'a cessé de progresser vers l'explicitation de son récit mystique : il est passé de la nuit à la lumière, de la paranoïa à la grâce et, pour son personnage, de l'angoisse à l'acceptation sereine de son statut de messie. Mais nul pathos lorsque les parents et l'enfant atteignent le lieu d'élection qui va marquer la séparation définitive. Si la fin de Midnight Special rappelle celle de Starman (l'autre référence de Nichols), il faut revoir le film de Carpenter pour comprendre à quel point celui-ci accueille l'émotion la plus simple, en faisant le lien entre la S.F et le récit de deuil. Starman, comme plus tard Always de Spielberg, n'a pas peur des effets lyriques, ils sont même soutenus par une musique déchirante (celle de Jack Nitzsche), au regard de laquelle le thème de David Wingo pour Midnight Special paraît un peu raide.

Starman (John Carpenter, 1984)

Starman (John Carpenter, 1984)

En refusant le pathos propre à son histoire de séparation, en choisissant l'effet le plus cheap pour figurer la maison céleste – à l'opposé du grand vaisseau rayonnant de Rencontres du troisième type – en optant pour la sécheresse des notes de David Wingo, aux antipodes des thèmes tellement plus généreux de John Williams ou de Jack Nitzsche, Nichols finit par atteindre une sorte de dépouillement anti-spectaculaire qui frustre un peu parce qu'il engendre un film parfaitement dégraissé, presque abstrait. On comprend que la Warner ait été embarrassée par un tel objet et il n'est pas certain que le final cut accordé à l'auteur soit une bonne chose, tant Midnight Special finit son parcours en roue libre, là où il ne reste plus que la parabole pour sauver les meubles.

La parabole, pourtant, ne sauve pas grand chose, elle emporte tout dans sa vision mystique. Sa moralité n'est pas exactement celle des histoires racontées par Spielberg dans E.T et A.I : si Alton finit par trouver sa vraie maison, celle-ci n'a rien à voir avec la chambre d'enfant retrouvée à la fin d'A.I, ou le vaisseau-mère d'E.T. Ce n'est pas tant un foyer perdu qu'il retrouve qu'un lieu d'un autre ordre – dont seuls les vrais croyants peuvent concevoir l'existence. L'absence de pathos à ce moment du film s'explique alors par l'horizon de sérénité qui s'ouvre à l'enfant au moment où il quitte ses parents pour toujours : « You won’t have to worry about me ». On songe aux mots de Jésus disant à ses disciples : « Ne vous inquiétez pas du lendemain ; car le lendemain aura soin de vous-même ».

Cette foi sereine fait la singularité de Midnight Special au regard des films de S.F actuels annonçant l'apocalypse sous toutes ses formes (La Cinquième vague, 10 Cloverfield Lane). Mais la singularité ne suffit pas à faire un grand film. Poursuivant le mythe que le cinéma de Spielberg a bâti autour de l'enfant, d'E.T à A.I, Nichols ne lui apporte pas grand chose. On ne voit pas très bien ce que l'enfant a appris dans son trajet et quel message il laisse à ses parents fidèles, si ce n'est celui de Jésus: il part en disant aux vrais croyants qu'ils ne doivent pas s'inquiéter.

Un prophète (Midnight Special de Jeff Nichols)

Midnight Special de Jeff Nichols. Scénario : Jeff Nichols. Musique : David Wingo.

Avec Jaden Lieberher (l'enfant) Michael Shannon (le père), Kirsten Dunst (la mère), Joel Edgerton (l'ami), Adam Driver (le scientifique de la NSA).

Sortie le 16 mars 2016. 111 min.

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antoine r. 01/05/2016 20:09

j'aime bcp vos critiques. allez vous parler d everybody want some?

antoine r. 03/05/2016 00:31

une camarade de classe en étude de ciné m'a envoyé le lien il y a quelques mois. j'espere en tous cas que vous allez continuer meme si les sorties sont pas terrible là . bonne continuation,
a.r

02/05/2016 11:39

Oui c'est prévu. Mais comme vous l'avez remarqué si vous suivez mon blog depuis quelque temps, j'écris moins fréquemment qu'avant. Sachez en tout cas que j'aime beaucoup le film.

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