Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

alphaville60.overblog.com

alphaville60.overblog.com

Journal d'un spectateur


Portrait de femme (The Danish Girl de Tom Hooper)

Publié par jsma sur 18 Février 2016, 19:54pm

Catégories : #travestissement, #transgenre, #biopic, #woman's picture, #the danish girl, #eddie redmayne

« Ô frêle et douce créature ! comment peux-tu être autrement ?

Cette voix d’ange, cette voix délicate, eût été un contre-sens si elle fût sortie d’un corps autre que le tien. »

Balzac, Sarrasine (1830)

Un carton nous indique à la fin de The Danish Girl que le cas de l'artiste Einar Wegener/Lili Elbe, premier homme à avoir traversé physiquement la frontière biologique séparant le masculin du féminin, est aujourd'hui considéré comme l'un des symboles de la cause transgenre. Curieuse porte de sortie pour un film qui, jusqu'à un certain point, n'érige aucun modèle, ne dresse aucun monument, mais essaie plutôt, en s'appuyant sur la performance de son acteur (Eddie Redmayne), de montrer comment la création progressive de Lili Elbe, des premiers travestissements jusqu'à l'opération chirurgicale, représente, bien plus que la peinture d'Einar Wegener, l'oeuvre essentielle de sa vie.

Le film commence par dresser le portrait d'Einar et de sa femme Gerda (Alicia Vikander), deux peintres reconnus dans les milieux artistiques de Copenhague dans les années 30. Gerda demande un jour à Einar de remplacer un modèle féminin pour achever un portrait de danseuse en frou-frou. Première scène de travestissement, qui révèle tout de suite l'ambition très romantique du film : la faille introduite dans l'identité sexuelle d'Einar au contact des collants de la danseuse indique que l'art – ou plus précisément le regard de l'artiste – ne cessera de sublimer son sujet, de l'idéaliser. Le sujet en question remonte à Sarrasine, une nouvelle connue de Balzac où un sculpteur de talent s'éprend d'un castrat qu'il confond avec une femme – la Zambinella – figure à travers laquelle se rejoue le mythe de l'androgyne (1). Comme dans la nouvelle de Balzac, The Danish Girl envisage le personnage d'Einar/Lili comme une pure incarnation de la Beauté, une figure idéale venue de la Renaissance ou de l'époque préraphaélite, à laquelle Eddie Redmayne prête sa pâleur aristocratique. Cette idéalisation incessante peut apparaître comme l'une des limites du film : on peut lui reprocher de prendre l'Art comme prétexte pour ne rien transgresser, de transfigurer la métamorphose de son personnage pour ne jamais interroger son potentiel subversif. En montrant que trouble ressenti pour la première fois par Einar passe par le prisme de l'Art, le film pose tout de suite une limite de bienséance qu'il ne franchira ensuite jamais.

Portrait de femme (The Danish Girl de Tom Hooper)

Mais peut-être faut-il voir dans cette idéalisation romantique une marque de retenue, un art délicat qui s'oppose radicalement au débordement d'affects et aux crises d'hystérie de Laurence anyways (Dolan, 2012). Au lieu d'aborder son personnage comme une icône gender victime du regard réprobateur de la société (ce serait adopter un point de vue très contemporain), le film préfère travailler le détail. Et ce travail porte ses fruits dans une scène où Einar apparaît pour la première fois publiquement sous les traits de Lili Elbe, lors d'un bal. Le jeu très subtil d'Eddie Redmayne fait apparaître Lili sous les traits d'une grande brindille effarouchée par elle-même et par l'altérité que lui révèle son travestissement. Alors que Lili se fait courtiser pour la première fois par un homme, Gerda la surprend. C'est sans doute à ce moment que se révèle l'objet dont le film essaie de se saisir : cet objet n'est pas le portrait du premier transsexuel de l'histoire européenne – argument commercial repris un peu partout dans la presse. Cet objet est plus étrange : il s'agit d'un mélodrame où les amants potentiels d'Einar et de Gerda (Ben Whishaw et Matthias Schoenaerts), toujours relégués au second plan, doivent céder la place à un ménage à trois entre Einar, Gerda et leur création : Lili. La Danish Girl dont nous parle le film est une œuvre élaborée à l'intérieur du couple dans une sorte de trouble réciproque, œuvre qui doit s'achever à la manière d'un drame romantique de Musset : par le sacrifice de l'un des personnages.

Cette œuvre étrange – Lili – le film la tire parfois dans la direction d'une pure performance plastique. La création de Lili et l'étrangeté de son apparition au sein du couple sont redoublées par la performance transformiste d'Eddie Redmayne, crédité deux fois au générique – une fois sous le nom d'Einar et une autre sous celui de Lili. Cette performance, il faut le souligner, ne trouve pas d'équivalent dans le cinéma contemporain : on y perçoit toute l'élégance et la subtilité du jeu anglais, notamment dans une scène, très belle, où Einar va dans un peep show pour reproduire les gestes d'une femme qui se déshabille devant lui. Cette scène offre une sorte de mise en abyme de la performance de l'acteur, de sa féminisation progressive, de son travail très délicat sur la gestuelle et le dessin d'une silhouette. Travail, qui pour ce type de rôles, ne peut être véritablement convaincant que dans la mesure où il dépasse la simple reproduction mécanique, efface la performance pour dessiner ici ce qu'il faut bien appeler un portrait de femme.

Portrait de femme (The Danish Girl de Tom Hooper)

Plus le film semble devoir appréhender ce portrait – à savoir dépasser le cas d'un transsexuel pour faire apparaître pleinement Lili – plus il transforme l'existence de son personnage en calvaire. Einar/Lili subit des traitements psychiatriques violents, on le voit aussi être victime d'homophobie à Paris. Ce recours au pathos semble logique dans la perspective du carton final – puisqu'il s'agit de faire de Lili un martyr de la cause transgenre. Mais cette figure du martyr permet aussi de neutraliser la situation, bien plus troublante et problématique, du mélodrame qui se joue au sein du couple.

Il y a deux ans, le travesti Rayon incarné par Jared Leto dans Dallas Buyers Club (Jean-Marc Vallée, 2014) incarnait lui aussi une figure transgenre dont le film parvenait à neutraliser le potentiel subversif en l'associant à l'esthétique glam (Rayon était fan de Marc Bolan) et en l'inscrivant dans une économie parallèle (la vente de traitements alternatifs contre le sida, sujet officiel du film). Le glam et le business étaient nettement différenciés dans le film : entre les deux, on ne percevait pas la moindre faille. C'est dire à quel point le biopic mainstream, sous prétexte d'intégrer, dans un esprit d'ouverture et de tolérance, des figures sexuellement ambiguës, se montre incapable de faire de celles-ci des objets de trouble. Associées dans les années 70 à l'esthétique camp (Divine dans les films de John Waters) ou, dans les années 80, à des comédies jouant, comme Certains l'aiment chaud (Wilder, 1959) sur tous les ressorts du travestissement (Victor Victoria de Blake Edwards ou Tootsie de Sydney Pollack), les figures transgenre ont cheminé peu à peu vers le mélodrame, où elles sont vouées aujourd'hui à un sacrifice enrobé de pathos. The Danish Girl n'est pas, de ce point de vue, une exception, le film finit par suivre le chemin de Dallas Buyers Club, à savoir celui d'un biopic mainstream qui ne peut normaliser le trans qu'en le sacrifiant.

Jared Leto dans Dallas Buyers Club (Jean-Marc Vallée, 2014)

Jared Leto dans Dallas Buyers Club (Jean-Marc Vallée, 2014)

Mais en ramenant pour finir Einar/Lili du côté de la Beauté idéale – ce que montre une dernière scène très naïve, où l'étole de Gerda, emportée dans le vent, s'envole devant les paysages autrefois peints par son mari – The Danish Girl choisit pour finir la contemplation romantique plutôt que le symbolisme communautaire. En ce sens, le film de Tom Hooper, contrairement à Laurence Anyways, n'a pas grand chose à voir avec la fable transgender, il raconte plutôt un parcours d'émancipation (2) qui renvoie aux schémas du mélodrame classique. Etonnant parcours d'un film taxé un peu partout d'académisme alors que ce qu'il entreprend – avec plus ou moins de subtilité – est l'actualisation de formes issues du woman's picture, ici transfigurées dans l'androgynie fragile et maladive de Lili Elbe.

(1) Voir à ce propos le texte de Michel Serres : L'Hermaphrodite : Sarrasine sculpteur, Flammarion, 1987

  1. Voir Stanley Cavell, La Protestation des larmes. Le mélodrame de la femme inconnue. Capricci, 2012.

The Danish Girl de Tom Hooper est sorti le 20 janvier 2016.

Avec Eddi Redmayne (Einar Wegener/Lili Erbe), Alicia Vikander (Gerda Wegener), Matthias Schoenaerts (Hans Axgil), Ben Whishaw (Henrik)

120 min.

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents