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Journal d'un spectateur


Le système Jobs (Steve Jobs de Danny Boyle)

Publié par jsma sur 9 Février 2016, 14:36pm

Catégories : #biopic, #steve jobs, #aaron sorkin, #michael fassbender, #alan turing, #arthur c clarke, #apple, #hal, #danny boyle

On comprend pourquoi Hollywood se penche à nouveau sur le cas de Steve Jobs, trois ans à peine après une première tentative ratée (le Jobs de Joshua Michael Stern avec Ashton Kutcher). La vie du fondateur d'Apple représente du pain bénit pour un scénariste, elle offre un modèle hollywoodien de récit de vie : d'un côté, les traditionnels conflits personnels, puisés dans la biographie officielle de Jobs, publiée en 2011 (1) ; de l'autre, une épopée industrielle racontée en trois chapitres correspondant à trois moment historiques de l'histoire d'Apple : le lancement du premier Mac (1984), l'échec de Next (1988) et le triomphe de l'i-mac (1998)

D'un chapitre à l'autre, le point de vue sur l'existence de Jobs varie peu : le récit de sa vie, saisie à trois reprises depuis les coulisses d'une conférence correspondant au lancement d'un produit, s'arrête symboliquement avant le début du XXIe siècle, occultant les inventions décisives de l'ipod et de l'iphone. L'épopée industrielle qu'on nous raconte vaut donc comme une sorte de préhistoire de l'informatique, au même titre que le portrait d'Alan Turing dressé l'an dernier dans Imitation Game (Mortel Tydum, 2015), ou, dans un registre plus mineur, l'histoire des premiers programmes de jeux d'échec racontée dans Computer Chess (Andrew Bujalski, 2013). Au regard de ces deux films, Steve Jobs a l'ambition d'être l'oeuvre ultime, c'est-à-dire, bien davantage qu'un simple biopic : une histoire de l'informatique dans les deux dernières décennies du XXe siècle. C'est sans doute la raison pour laquelle le récit élaboré par Aaron Sorkin s'autorise à dresser le portrait d'un héros négatif, qui n'est qu'une somme de défauts : c'est un père indigne et un homme d'affaires cynique. L'exemplarité morale qui est généralement attendue dans un biopic hollywoodien fait défaut car le film voit plus grand, adopte un point de vue qui dépasse le cas de Jobs et l'histoire des produits qu'il a créés pour les inscrire dans un tournant de civilisation.

Aussi n'est-il pas étonnant de rencontrer dans Steve Jobs les figures d'Arthur C. Clarke et d'Alan Turing, l'une au début du film, l'autre à la fin. C'est entre ces deux figures que le film situe son projet, entre le Hal de 2001 et les calculs algorithmiques effectués par Turing pendant la Seconde Guerre Mondiale. Une scène remarquable dit ce que le film doit à ces deux figures : c'est une scène de dispute où la femme de Jobs (Katherine Waterston) vient, avec sa fille Lisa, lui demander des comptes sur sa paternité. Réponse de Jobs : il n'est pas certain qu'il soit le père de Lisa, les algorithmes disent qu'il existe une marge d'erreur – c'est le côté Turing du personnage. Après la dispute, Lisa utilise pour la première fois une souris et dessine, avec MacPaint, une sorte de trapèze sur l'écran de l'ordinateur – c'est le côté Clarke. Ce dessin d'enfant rappelle le discours de l'auteur de 2001 entendu dans le prologue du film, un discours prophétique expliquant comment les ordinateurs allaient envahir nos bureaux, nos foyers, nos vies.

Le film est la réalisation très concrète de cette prophétie, il fait du dessin de Lisa le ressort d'un happy end où le petit trapèze, retrouvé lors du lancement de l'i-mac en 1998, symbolise la continuité du lien entre le père et la fille – et leur réconciliation possible. Dans ce finale digne d'un mélodrame, Jobs devient presque un héros vertueux, il acquiert, in extremis, un statut de bon père. Mais la moralité du mélodrame est-elle compatible avec les algorithmes ? Sans doute est-ce par cette question que l'on peut saisir les extrémités entre lesquelles le film est tiraillé – et peut-être est-ce aussi ce tiraillement qui en fait aussi l'un des biopics les plus passionnants de ces dernières années. La fable familiale et le scénario industriel ne cheminent pas parallèlement pour converger vers une issue mélodramatique, ils interagissent sans cesse : l'histoire d'Apple est racontée comme une histoire de famille et l'histoire de famille s'identifie à celle d'Apple.

Premier usage du MacPaint: le dessin de Lisa (Steve Jobs, chapitre 1)

Premier usage du MacPaint: le dessin de Lisa (Steve Jobs, chapitre 1)

Le calcul statistique dans Moneyball (Le Stratège, Bennett Miller, 2011)

Le calcul statistique dans Moneyball (Le Stratège, Bennett Miller, 2011)

Cette construction narrative est presque signée Aaron Sorkin, on la retrouve dans les autres films dont il a élaboré le scénario : The Social Network (Fincher, 2010) et Le Stratège (Bennett Miller, 2011). Un jeune étudiant mal dans sa peau se fait larguer par sa copine, il crée Facebook (The Social Network) ; un ancien joueur de baseball ayant raté sa carrière récupère une équipe de bras cassés, il la porte au firmament par la magie des statistiques (Le Stratège). Petites failles/ grands calculs : telle est la ligne narrative des histoires que nous raconte Aaron Sorkin. L'humain l'intéresse moins que le tracé géométrique de ses schémas narratifs – d'où son entente parfaite avec Fincher, qui est, comme lui, un maître de la mécanique narrative.

Dans Steve Jobs, cette mécanique atteint presque la perfection d'un système. Dans le premier chapitre, la visite inopportune de l'ex-femme de Jobs et de sa fille vient contrarier la préparation millimétrée du premier acte de la vie de Jobs – dont la naissance a lieu symboliquement en 1984, en même temps que la création du premier prototype de mac. Les frontières entre l'état civil et l'histoire industrielle se brouillent : Lisa demande à son père pourquoi elle porte le nom d'un programme conçu par Apple. Dans le chapitre 2, le drame familial se joue au sein de l'entreprise, à travers des scènes de trahison qui rappellent celles de The Social Network : comme Mark Zuckeberg, Jobs doit rejouer l'histoire d'Abel et Caïn en tuant symboliquement son associé Steve Wozniak (Seth Rogen), avant d'être lui-même tué par le PDG d'Apple (Jeff Daniels), père symbolique qui vote son exclusion lors d'un conseil d'administration. Le chapitre 3, on l'a dit, est celui de la réconciliation et de la rédemption – mais il ne faut pas se leurrer pour autant sur la nature de cette rédemption : c'est parce que Jobs a enfin réussi – on prédit pour l'i-mac une percée spectaculaire sur le marché – qu'il parvient à rétablir un lien avec sa fille. Conséquence industrielle : Jobs fait apparaître le visage de Lisa dans un spot de lancement de l'i-mac.

Le dessin retrouvé de Lisa (Steve Jobs, chapitre 3)

Le dessin retrouvé de Lisa (Steve Jobs, chapitre 3)

Dans sa logique rédemptrice, le film garde une réserve d'ironie que l'on perçoit dans l'une des dernières scènes du film : Jobs remarque que sa fille se déplace avec walkman, il lui promet alors d'inventer bientôt pour elle un objet qui lui permettra de mettre mille chansons dans sa poche – soit l'ipod. La pensée du père attentionné rencontre encore une fois celle de l'industriel. Lisa reste au fond, pour Jobs, un concept commercial : un concept émouvant, que l'on peut incruster sur un écran publicitaire pour galvaniser tout le staff de l'entreprise. Aussi le finale du film n'emprunte-t-il la forme du mélodrame que par convention: l'enfant, comme la famille, demeure une faille à l'intérieur d'un système et les retrouvailles de Jobs avec sa fille peinent à émouvoir parce qu'elles participent en quelque sorte à la restauration d'un système que le scénario de Sorkin a fermé sur lui-même, à l'image du système d'exploitation OS X conçu par Apple.

Sans doute perçoit-on ici ce qui fait la force et la faiblesse de l'écriture de Sorkin, dont on loue un peu partout les qualités. Sa force est celle de la structure fermée, celle-ci laisse très peu d'espace aux réalisateurs. Cette force, Fincher n'a pu qu'en augmenter la puissance en accélérant le rythme du dialogue dans The Social Network pour le soumettre au haut débit du monde connecté selon Zuckerberg – c'est peut-être la seule marge dont il disposait devant le texte de Sorkin. Car les structures qui activent le mouvement de ses récits sont aussi très lourdes, elles reposent sur une dramaturgie qui a besoin de se déployer dans des tirades oratoires représentant de véritables tunnels. Boyle filme ces tunnels oratoires classiquement, en champ/contrechamp, son écriture est plate, parfois purement illustrative. Lorsque Jobs fait comprendre à Wozniak qu'il ne partagera pas sa place parce qu'il est le chef d'orchestre, le face à face a lieu devant des fauteuils d'orchestre. Mais cette absence de prétention a le mérite de révéler les boursouflures de l'écriture de Sorkin, qui, quoi qu'on en dise aujourd'hui, n'est pas le nouveau maître du scénario à Hollywood. Sorkin cherche le tragique à travers des thèmes fondateurs – la trahison, la violence entre les proches, comme l'écrivait Aristote – mais il trace que trajectoires individuelles, où les autres (associés, amis, amours, enfants) ne sont que les maillons d'un système neutre et impersonnel, fondé sur essentiellement sur le calcul. La réussite est moins une affaire de sacrifice (personne ne barre vraiment la route de Jobs) qu'une question de statistiques (dans Le Stratège) ou d'algorithmes (dans The Social Network). Certes il existe des failles qui plantent ponctuellement le système, mais ces failles elles-mêmes sont prévues dans le fonctionnement du système. Avec Steve Jobs, Sorkin a donc trouvé un objet idéal, lui permettant d'articuler tout son récit autour de la question de la paternité (biologique, technologique, symbolique) et de la décliner en un système narratif organisé en plusieurs strates.

Cette mécanique trouve en Michael Fassbender un interprète idéal : l'acteur retrouve le côté glacé de sa prestation dans Shame (McQueen, 2011), qu'il pousse parfois vers une forme de déshumanisation rappelant son rôle d'androïde dans Prometheus (Scott, 2012). Mais – et c'est tout le mérite de Boyle – cette froideur rencontre l'humanité des autres personnages du film, notamment celle de Joanna Hoffman, la collaboratrice de Jobs interprétée par Kate Winslet. Boyle exploite remarquablement ce personnage un peu ingrat de work wife (épouse de travail) dans toutes les scènes importantes, construisant à travers elle l'humanité de la figure élaborée par Sorkin. Alors que le scénario ne fait que creuser à plusieurs niveaux la question de la paternité (génétiquement, généalogiquement, industriellement), tout le talent de Boyle consiste à jouer contre, en misant sur la finesse de jeu de Kate Winslet pour évoquer, à travers elle tous les rôles féminins (la mère, l'épouse et l'associée). Bien qu'ils passent leur temps à parler de chiffres d'affaires, Jobs et son assistante entretiennent une relation très belle, dont le film parvient à faire sentir la durée et le degré d'intimité, notamment lorsque Joanna Hoffman repasse la chemise de son patron juste avant le début d'une conférence. C'est par ce type de détails que le film échappe à la programmation en circuit fermé élaborée par Sorkin.

Joanna Hoffman (Kate Winslet), la work wife de Steve Jobs

Joanna Hoffman (Kate Winslet), la work wife de Steve Jobs

On a sans doute minoré l'importance du travail de Boyle dans ce film, affirmant même que son véritable auteur était Aaron Sorkin. Il est pourtant clair qu'il y a, à de nombreux endroits de Steve Jobs, un véritable travail de mise en scène. Rappelons que Boyle, a repris le projet du film après la défection de Fincher et qu'il a hérité d'un scénario de cent-quatre vingts pages ne comportant « aucune indication sur la façon de tourner » (2). Si la structure du film tracée par Sorkin a été rigoureusement respectée, c'est à Boyle que l'on doit, en revanche, l'esthétique étrange des séquences de présentation de produits, qui sont sans doute ce qu'il y a de plus réussi dans le film. Ces scènes associent le design épuré d'Apple à une sorte de rêve totalitaire. Dans le premier spot de lancement de produit – celui du mac – des figurants habillés en bleu rappellent l'univers de 1984 de Michael Radford. Boyle a visiblement entrevu le potentiel dystopique de l'histoire qu'il raconte, c'est lui qui a l'idée d'ouvrir le film sur Arthur C. Clarke, mais il laisse cette piste de côté, pour la reprendre dans l'épilogue.

Ainsi, au lieu d'appliquer à Sorkin la politique des auteurs, il faudrait louer Boyle pour ses talents d'honnête serviteur – d'un scénario, d'un récit – au même titre, par exemple, que Barry Levinson ou Peter Weir dans les années 80-90. On peut sans doute considérer qu'Aaron Sorkin est le véritable auteur de ce Steve Jobs, mais il faut admettre dans ce cas qu'il s'agit d'un auteur souvent lourd, appliquant à son récit des formes oratoires grandiloquentes qui pèsent considérablement dans certaines scènes. Le film n'est jamais aussi réussi que lorsque Boyle essaie de prendre la main. C'est lui qui a l'idée de reprendre le Hello de Hal dans 2001 pour l'inscrire sur l'écran d'un i-mac dans la séquence publicitaire qui clôt le film. Cette scène permet de voir ce que Boyle a trouvé dans le scénario très balisé de Sorkin : le portrait d'un industriel aussi névrosé que brillant, qui a transformé la menace informatique de 2001 en grand rêve collectif, annonçant un siècle où les ordinateurs allaient finir dans nos poches, sous la forme de petits monolithes noirs.

Hal dans 2001 (Kubrick, 1968)

Hal dans 2001 (Kubrick, 1968)

Lancement de l'i-mac (Steve Jobs, chapitre 3)

Lancement de l'i-mac (Steve Jobs, chapitre 3)

Steve Jobs de Danny Boyle. Scénario : Aaron Sorkin, d'après la biographie de Walter Isaacson

Avec Michael Fassbender (Jobs), Kate Winslet (Joanna Hoffman), Seth Rogen (Steve Wozniak), Jeff Daniels (John Sculley), Katherine (Chrisann, l'ex de Jobs).

122 min

Sortie le 3 février 2016.

  1. Le scénario d'Aaron Sorkin s'appuie sur la biographie de Walter Isaacson, best seller publié en octobre 2011, quelques jours après la mort de Jobs.

  2. Voir le compte-rendu du festival de Londres publié sur le site du Parisien – article mis en ligne sur le site du journal le 19 octobre 2015.

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