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Journal d'un spectateur


All the Church's Men (Spotlight de Tom McCarthy)

Publié par jsma sur 3 Février 2016, 16:32pm

Catégories : #film de bureau, #journalisme, #Eglise, #spotlight

Spotlight est le nom d'une équipe du Boston Globe composée de quatre journalistes spécialisés dans l'investigation. Une mission leur est confiée au début du film : déterrer un vieux dossier d'affaires pédophiles impliquant le clergé de Boston. De cette sordide histoire de mœurs, le film tire un récit d'enquête à la construction rigoureuse, qui recueille la parole des victimes, élargit le cercle des coupables avant de s'achever sur la publication d'une liste de noms. Spotlight fait l'apologie de ce travail rondement mené, il restaure une idée héroïque du journalisme, régulièrement remise à jour dans le cinéma hollywoodien.

Parmi les antécédents de Spotlight, on pourrait citer Good Night and Good Luck (Clooney, 2005) ou L'Affaire Pélican (Pakula, 1993), mais il faut remonter jusqu'à All the President's Men (Les Hommes du président, Pakula 1976) pour trouver le modèle exact que vise le film : celui du film de bureau, dont il reproduit maniaquement l'esthétique, au point de faire oublier que les faits qu'il relate se situent au début des années 2000. Que deux avions se soient encastrés dans les Twin Towers est la dernière des préoccupations des journalistes de Spotlight et plus largement du film, qui traite les attentats de 2001 comme un épiphénomène. Ce que vise Spotlight – et c'est ce qui le différencie très nettement des Hommes du président – c'est une gigantesque entreprise de purification de l'Amérique qui passe par la restauration de l'Eglise et de ses valeurs. On comprend aisément ce que le Vatican a pu approuver dans un tel projet (1) : il s'agit moins de traquer la part d'ombre du clergé américain que de lui rendre son âme. Le journalisme héroïque de Spotlight n'est que le masque citoyen d'une chasse aux sorcières, où les pages d'un journal se substituent au bûcher médiéval.

Esthétique de bureau: Les Hommes du président d'Alan J. Pakula (1976)

Esthétique de bureau: Les Hommes du président d'Alan J. Pakula (1976)

Le mot « shitty» revient souvent dans les conversations des journalistes. Il désigne une impression bien réelle de poisse, ressentie au fil de l'investigation, à mesure que les témoignages s'accumulent et que les proportions du scandale s'élargissent et se précisent. Cette poisse de Boston que Dennis Lehane a évoquée dans ses romans, et à laquelle Eastwood a su donner forme dans Mystic River, on ne la ressent pourtant jamais vraiment dans les bureaux de Spotlight. Le problème auquel se mesure le film est présenté avant tout comme une question d'arithmétique, son récit obéit essentiellement à une logique exponentielle : un prêtre, puis deux, puis quatre-vingt dix. Cette logique s'éclaire en une scène lumineuse : après avoir recueilli plusieurs témoignages de victimes, les journalistes contactent par téléphone un psy spécialisé dans l'étude des cas de pédophilie dans le clergé. On apprend alors que six pour cent des prêtres auraient des comportements sexuels déviants. Problème mathématique : Boston étant une ville qui compte mille-cinq cents prêtres, combien de pédophiles faut-il dénombrer parmi eux ? Calcul des journalistes : quatre-vingt dix.

Cette règle de trois résume la vision du journalisme développée dans Spotlight, où l'enquête dont on suit minutieusement le cours n'ébranle jamais les bases symboliques de l'Amérique, mais se perd plutôt dans l'impersonnalité rassurante de la statistique. Que des hommes d'Eglise aient abusé de centaines enfants en étant protégés par leur hiérarchie n'est pas le problème auquel se mesure le film. L'Eglise s'y réduit à une architecture : on voit ses façades en pierre, ses tours de cathédrale, mais personne n'entre vraiment dans le temple de Dieu – sauf pour y entendre des chants de Noël. C'est l'autre scène clé du film : à la veille de Noël, un des journalistes (Mark Ruffalo) va écouter des enfants chanter dans une église de Boston. Visages d'anges, pureté des voix qui s'élèvent dans la nef et contrechamp sur le visage du journaliste, bouleversé. Par cette scène, le film restaure l'angélisme contre lequel il prétend déployer ses armes. L'effort vers la Vérité – le Graal des films de journalistes – débouche ici sur l'élaboration d'une jolie vignette de catéchisme, où l'on voit des enfants américains célébrer candidement la Nativité.

On ne peut qu'être frappé, par ailleurs, par la façon dont le récit confisque à ses quatre journalistes toute vie amoureuse, et plus généralement privée, durant le temps de l'enquête. En dehors de l'affaire proprement dite, la vie se résume pour l'un d'eux (Mark Ruffalo) à des séances de jogging, pour les autres à un hors champ non renseigné. Comme si la gravité du sujet imposait à chaque personnage le port de la ceinture de chasteté. Chasteté nécessaire car ces quatre journalistes traquent les brebis galeuses: leur existence ne doit être consacrée qu'à cette tâche, consciencieusement exécutée, et menée à bien lorsque les noms des coupables seront épinglés en une du journal.

Des noms, mais aucun visage. Aucune figure de coupable n'est représentée, à l'exception d'un vieux prêtre interrogé chez lui, qui avoue avoir « batifolé » avec des enfants de choeur. Scène troublante mais trop brève : il faut vite refermer la porte, le visage du Mal doit se maintenir dans le non-figuré, parce qu'il est impossible pour le film de se le représenter. Ne reste alors que la compassion et le pathos, convoqués dans chaque témoignage de victime, notamment lorsque l'une d'elle – un homme – raconte son viol. L'homme est gros, mal dans sa peau, visiblement dépressif, il avoue être homosexuel. Tout ce que le film trouve comme solution pour faire exister la parole de ce personnage tient dans le regard larmoyant de la journaliste (Rachel Mc Adams), bonne chrétienne qui s'apitoie sur le sort de cette pauvre créature de Dieu, exilée loin du Royaume.

Il n'est pas étonnant de voir aujourd'hui Spotlight plusieurs fois nominé aux Oscars, à un moment où le cinéma américain retourne vers ses valeurs essentielles : la Patrie (2) et l'Eglise. Le public américain s'est tellement lassé de l'ironie des blockbusters qu'il a besoin, à nouveau, de grands récits édifiants. Spotlight est fait pour ce public, c'est un film très sérieux, à prendre au premier degré. Quand les téléphones sonnent dans la salle de rédaction à la fin du film, ce ne sont pas seulement les fidèles qui appellent leurs héros pour les féliciter, les téléphones sonnent pour lancer une grande chasse aux sorcières, qui a eu lieu partout. Une énumération de villes, défilant sur des cartons juste avant le générique de fin, en fixe les proportions incommensurables.

All the Church's Men (Spotlight de Tom McCarthy)

Spotlight de Tom McCarthy. Scénario: Tom McCarthy et Josh Singer. Musique: Howard Shore. Avec Michael Keaton (unité Spotlight), Rachel Mc Adams (unité Spotlight), Mark Ruffalo (unité Spotlight), John Slattery (unité Spotlight), Liv Schreiber (direction du Boston Globe). 128 min. En salles depuis le 27 janvier.

(1) Sur le soutien du Vatican, voir l'article publié le 23 octobre dernier par la revue Crux, équivalent américain du journal La Croix.

(2) Sur le retour de la figure du patriote, voir mon texte consacré au Pont des espions, publié le 11 décembre dernier dans la revue Débordements.

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