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Journal d'un spectateur


Leurs yeux se rencontrèrent (Carol de Todd Haynes)

Publié par jsma sur 20 Janvier 2016, 10:54am

Catégories : #todd haynes, #artifice, #cate blanchett, #carol

La scène se passe au début des années 50, quelques jours avant Noël, dans un grand magasin de Manhattan où la jeune Therese Belivet (Rooney Mara) travaille comme vendeuse. Dans l'atmosphère chaotique du magasin, son regard discerne tout à coup quelqu'un. Ce regard surpris appelle, dans un contrechamp, l'apparition majestueuse de Carol Aird (Cate Blanchett). Elle se retourne, leurs yeux se rencontrent : c'est par cette scène classique de love at first sight que commence Carol. Une note délicate est tout de suite trouvée, elle va résonner partout dans ce film très maniéré qui exalte sa manière. Celle-ci n'est pas néoclassique comme dans Le Pont des espions, elle est plus étrange, elle cherche moins à retrouver l'esprit du cinéma des années 50 qu'à en contempler le souvenir à travers une vitrine. En sacralisant tout de suite l'allure de Carol, son vison, son étui à cigarettes, son vernis à ongles, le film prend le risque de ressembler à un grande et belle vitrine de Noël où s'allume, par la magie d'un regard amoureux, un visage de poupée.

Ce visage est celui de Cate Blanchett, actrice idéale pour le rôle. La perfection technique de son jeu ne fait plus voir que ses artifices, un peu comme chez Isabelle Huppert en France. Cette artificialité convient pourtant parfaitement au projet du film : Haynes expose tout de suite un théâtre de poupées filmé dans un esprit nostalgique, en pellicule 16 mm.

Comme beaucoup de cinéastes de sa génération, Haynes est un nostalgique, son cinéma dresse même un inventaire de la nostalgie : celle du glam (Velvet Goldmine), celle du Technicolor (Loin du paradis) celle des icônes pop (Bowie dans Velvet Goldmine, Dylan dans I'm not there). Dans Carol cette nostalgie prend une forme extrême, qui tient moins au grain de la pellicule qu'aux vitres sous lesquelles Haynes observe l'idylle de Carol et de Therese. La vitre (de café, de voiture) est un motif tellement obsédant dans Carol qu'il autorise toutes les gloses théoriques : surface-écran sur laquelle se projettent les souvenirs de Therese, pellicule reflétant tous les effets du film (effets de brillance, effets mouillés ou embués). Ces vitres représentent surtout le comble de l'artificialité : Haynes regarde le mélodrame classique à travers une vitrine, un peu comme Coppola regardait la comédie musicale dans Coup de cœur. Il existe de très beaux films où tout est artificiel, des films célébrant les pouvoirs de l'artifice, Carol en fait partie.

Leurs yeux se rencontrèrent (Carol de Todd Haynes)

« Elle avait conscience des secondes qui passaient, de la fuite du temps irrévocable du bonheur. »

Dans le roman de Patricia Highsmith dont Carol est l'adaptation (1), la rencontre amoureuse suscite chez Therese un effroi qu'on ne ressent pas dans le film de Todd Haynes. Cet effroi était celui d'Highsmith, dont l'oeuvre, très puritaine, a toujours été hantée par le trouble homosexuel (dans Le Talentueux Mr Ripley notamment). Dans la préface tardive de Carol (1989), Highsmith explique qu'elle était Therese Belivet, la vendeuse du grand magasin, elle dit avoir été littéralement transportée par la vue de l'élégante cliente du magasin, au point de tomber malade en rentrant chez elle. Elle a ensuite commencé à écrire l'histoire de Carol, roman d'amour lesbien publié sous un pseudonyme en raison des bienséances.

Ce contexte moral est très atténué dans le film de Todd Haynes, il se résume à quelques scènes de bureau où il est question des soupçons de conduite immorale qui pèsent sur Carol Aird et de son combat pour la garde de sa fille. Ces scènes s'inscrivent typiquement dans un schéma mélodramatique, mais elle me paraissent secondaires. Carol, malgré ses six nominations aux Oscars, est très loin de ressembler à un film porteur de discours (ce qu'était Dallas Buyers Club en 2014), on ne peut y déceler aucune revendication communautaire. La société américaine des années 50 est bien représentée à travers les personnages secondaires (dont le mari de Carol Aird), mais ce qu'elle réprouve si fortement ne forme qu'un arrière-plan vague sur lequel se projette un rêve d'amour. Carol parle moins d'un amour étouffé sous le vernis des apparences sociales que d'une passion qui se nourrit de regards. Dans une chambre de motel, le soir du Nouvel An, Carol embrasse Therese pour la première fois, elle caresse son corps, elle admire sa jeunesse et sa beauté, elle se déshabille et veut éteindre la lumière, mais Therese exprime son désir de la voir nue. Jouir du simple fait de voir et retrouver la jouissance de ce qu'on appelait, dans le langage classique, un transport : voilà sur quelle abstraction Carol faire reposer son histoire. L'issue du transport ne peut être qu'un autre transport, réitéré dans la scène finale. Les rôles s'inversent, la jeune vendeuse est devenue un objet ravissant, qui surgit dans un restaurant pour frapper Carol de stupeur. Leurs yeux se rencontrent encore. Le film peut s'arrêter.

Le projet de Carol ne tient pour moi qu'à cela : faire tenir tout un film sur deux séquences magiques et les réfléchir ensuite à travers des vitres, comme pour en faire éprouver la trace dans l'existence des deux personnages. On peut évidemment réduire le film à ce geste formel, ce geste est pourtant d'une netteté superbe : Haynes ne triche pas en exaltant le pouvoir de ses images et en surdessinant l'allure de ses actrices, il retrouve une forme de naïveté qui rappelle ses premières histoires de poupée, racontées dans The Karen Carpenter Story, son biopic expérimental sur la chanteuse des Carpenters.

Peu m'importe que Cate Blanchett et Rooney Mara soient donc les deux poupées de Carol, que le film soit si précieux et apprêté, tant il me semble que Haynes atteint ici, comme jamais auparavant, la jouissance absolue de l'artifice. La deuxième scène de rencontre est l'instant de cette jouissance. Au seuil du restaurant, Highsmith, dans son roman, décrit Thérèse en ces termes : « Elle s'immobilisa à l'entrée, parcourut les tables du regard. Quelqu'un jouait du piano dans l'ambiance tamisée. Elle ne l'aperçut pas immédiatement, cachée dans l'ombre à l'autre extrémité de la pièce. Carol ne la voyait pas. Un homme était assis face à elle, le dos tourné. Carol leva lentement la main et repoussa une mèche de cheveux, de chaque côté. Therese sourit parce que ce geste était Carol, et c'était Carol qu'elle aimait et aimerait toujours. Oh, différente maintenant, parce qu'elle était différente, nouvelle, et c'était comme refaire connaissance, mais c'était toujours Carol et personne d'autre. Ce serait Carol, dans un millier de villes, un millier de maisons, dans des contrées étrangères où elles iraient ensemble, au ciel comme en enfer. »

Il faut être un grand cinéaste pour se tenir à la hauteur de ces phrases. Pour nous faire éprouver la sensation d'un nouveau transport. Pour intensifier l'éblouissement de cette seconde rencontre en montrant d'abord l'ennui de Therese lors d'une soirée mondaine, puis sa marche dans la nuit, avant d'arriver au restaurant où elle retrouve Carol. Cette scène finale est pour moi un moment d'anthologie, elle a l'intensité des plus grandes scènes de rencontre du cinéma. La jeune fille qui entre dans le restaurant n'est plus seulement le petit ange tombé du ciel décrit par Carol Aird au début du film, elle a pris la forme d'une apparition miraculeuse, d'une bonne nouvelle, elle est devenue cet objet frappant qui saisit Carol, la captive. Les cordes de la partition de Carter Burwell n'ont plus alors qu'à s'envoler pour accompagner ce mouvement violent et souterrain qui est celui de la rencontre amoureuse et pour le faire émerger à la surface laquée du film, sur le visage poudré de Cate Blanchett. La fin de Carol est un état de grâce.

(1) Patricia Highsmtih, Carol (ou Les Eaux dérobées), 1952, traduction d'Emmanuelle de Lesseps, Livre de poche.

Carol de Todd Haynes est en salles depuis le 13 janvier. Avec Cate Blanchett (Carol Aird), Rooney Mara (Therese Belivet), Kyle Chandler (le mari de Carol), Sarah Paulson (l'amie de Carol). Scénario: Phyllis Nagy, d'après le roman de Patricia Highsmith. Photographie: Edward Lachman. Costumes: Sandy Powell. 118 min.

Leurs yeux se rencontrèrent (Carol de Todd Haynes)

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Arnaud 21/01/2016 17:52

Magnifique analyse. Merci !

jsma 21/01/2016 19:11

Merci Arnaud

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