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Journal d'un spectateur


Notes sur les films de 2015

Publié par jsma sur 30 Décembre 2015, 15:46pm

Catégories : #notes, #nostalgie, #inherent vice, #it follows, #the walk, #the smell of us

Plus encore que l'an dernier, ces derniers jours de décembre auront vu fleurir sur les blogs des dizaines de listes, présentées généralement sous la forme standardisée du top ten. Comme si le fait d'avoir vu des films tout au long de l'année n'avait finalement conduit qu'à cela : en tenir dix entre ses doigts pour jouer avec ses amis sur Facebook. Si le jeu aboutit parfois à l'élaboration de listes monstrueuses, où Caprice d'Emmanuel Mouret se trouve placé à côté de Sicario de Dennis Villeneuve, où Le Fils de Saul voisine avec Vice versa, le plaisir qu'il procure n'est plus réservé aux professionnels : ce n'est plus le jeu d'une société éclairée (de journalistes, de critiques), c'est un jeu de société très répandu, qui a l'avantage de prendre peu de temps et procure à chaque joueur un petit plaisir narcissique (chaque liste disant « aimez-moi »). Personne ne sort gagnant puisque le jeu consiste à jeter ses cartes, cherchant ensuite sur le plateau à former des paires avec celles des autres – ce qu'on appelle le taux de comptabilité, fixé cette année à 10% si l'on part du principe que tout le monde a placé quelque part dans son jeu Mad Max Fury Road.

Comme l'an dernier, je ne ferai pas de liste – non pas par refus du jeu – mais plutôt parce que je n'ai pas assez de cartes en main. J'ai vu à peine plus de cinq bons films cette année et parmi ceux-là, aucun qui ne soit à la hauteur de Gone girl ou du Loup de Wall Street (sauf un peut-être). Si le Mad Max de George Miller – et dans une moindre mesure Seul sur mars de Ridley Scott – ont sauvé cette année l'honneur des blockbusters, ils n'ont été que des éclaircies, ils restent trop tributaires de leur époque pour s'imposer véritablement comme de très grands films, l'un parce qu'il cultive la nostalgie des années 70 (des riffs d'AC/DC, des pochettes des albums d'Iron Maiden, des films de bagnoles), l'autre parce qu'à force de jouer le jeu de la parodie il n'est finalement qu'un bon feel good movie où Matt Damon déploie ses méthodes de survie comme dans un tutoriel – c'est d'ailleurs ce qui rend le film intéressant, sa façon d'organiser la rencontre de MacGyver et des tutos que l'on trouve sur Youtube, dédramatisant ainsi le survival spatial, tout juste deux ans après Gravity.

A l'exception de ces éclaircies, qui se comptent sur les doigts d'une main, ce blog a été essentiellement un lieu de désolation. C'est pour ne pas céder à l'amertume que j'ai écrit moins régulièrement cette année. Certains films m'ont particulièrement découragé, notamment Les Mille et une nuits de Miguel Gomes et Le Fils de Saul de Laszlo Nemes. A vrai dire, rien ne m'a paru plus boursouflé que ces deux vaisseaux de festival, pensés avant tout pour éblouir ; rien ne m'a semblé plus roublard que les projets qu'ils ont portés : la rencontre de Shéhérazade et des HLM de Lisbonne chez Gomes, la fable d'Antigone réécrite littéralement aux portes des chambres à gaz chez Nemes. Voilà deux films aussi prétentieux que vides, qui semblent n'avoir été faits par personne, ne disent rien du passé ni du présent, mais ont seulement pour eux l'apparence de la Grande Forme (la structure romanesque du conte dans l'un, la fable intemporelle dans l'autre).

The Smell of us de Larry Clark

The Smell of us de Larry Clark

Au regard de projets intellectuellement aussi malhonnêtes, il faut saluer l'intégrité de Larry Clark (The Smell of us), la fidélité absolue du cinéaste à son monde (les torses nus des garçons, le skate, les voitures brûlées : un teen spirit très premier degré). Ce monde a pris dans son dernier film une dimension horrifique (dans la scène avec Dominique Frot ou celle du pied sucé) qui est comme un doigt d'honneur adressé aux gardiens du bon goût. Le fait que The Smell of us ait été refusé à Cannes en 2014 (comme Ferrara avec Welcome to New York) est un signe fort : un tel film n'a pas sa place dans un lieu voué à la consécration des valeurs établies, un lieu où l'on rétablit chaque année à peu près les mêmes hiérarchies, où l'on décrète ce qu'il faut voir et ne pas voir, distribuant des blâmes aux mauvais élèves. Cette année, Jacques Audiard a été le baudet de la classe : Dheepan est pourtant plus qu'honorable, d'abord parce qu'il est sans acteur français, ensuite parce que c'est le seul film qui se soit efforcé de décrire la situation de la France en 2015 (sous une forme certes discutable, mais qui valait justement la peine d'être discutée), enfin – et corollairement – parce qu'il a sorti le cinéma français de la bohème romantique, des appartements que l'on est prié d'occuper bourgeoisement (Garrel) et des chambres de bonne où l'on écrit de jolies lettres d'amour, entre deux versions de grec ancien (Desplechin).

Ce cinéma exigu et nostalgique est, à l'échelle de Paris, une image de ce qu'a été le cinéma américain industriel. Du T-Rex historique lâché par Bryce Dallas Howard à la fin de Jurassic World aux retrouvailles pathétiques avec les acteurs historiques de la saga dans Le Réveil de la force, le cinéma hollywoodien à grand spectacle s'est construit essentiellement sur le regret de ne plus être ce qu'il était – c'est-à-dire, d'avant-garde. Bien que Jurassic World de Colin Trevorrow traite cette question avec infiniment plus de malice que Star Wars, les deux films offrent des spectacles d'arrière-garde – dont la pauvreté semble être devenue, dans le cas de J.J Abrams, un aveu d'impuissance. Rien n'est en effet plus laid, dans Le Réveil de la force, que le latex qui colle à la peau des aliens rencontrés par Rey (Daisy Ridley) dans son point de ravitaillement – lequel ressemble à un mémorial dédié à la mémoire de Jabba the Hutt, un musée du latex.

Cette nostalgie s'exprime de manière moins plastique chez Spielberg (Le Pont des espions), Eastwood (American Sniper) et Zemeckis (The Walk), trois films néoclassiques qui marquent le retour des valeurs patriotiques. C'est sans doute dans The Walk que ce retour prend la forme la plus émouvante : lorsque le funambule pose le pied sur sa corde jetée entre les Twin Towers, le jour se lève pour éclairer son exploit, les spectateurs le regardent, comme nous, dans un état de stupeur et d'ébahissement que Zemeckis fait durer. La corde dressée par l'acrobate ressemble alors un trait tiré sur quinze ans de spectacles apocalyptiques : on nous rend notre naïveté, le deuil est enfin fait, les tours peuvent se rallumer (c'est le dernier plan du film).

L'aube de The Walk (Robert Zemeckis)

L'aube de The Walk (Robert Zemeckis)

Au lieu d'établir des listes, chacun pourrait plus simplement rappeler des souvenirs comme celui-ci : noter des impressions, décrire ce qu'il a vu (la critique est si peu descriptive). C'est avec de tels souvenirs que les films nous reviennent, bien avant qu'on ne s'emploie à trouver des mots pour comprendre ce qui a fait leur charme, bien avant qu'on ne les jette dans les filets de l'analyse. Inherent Vice et It Follows, se sont rappelés à moi plus d'une fois cette année : ce sont, comme presque tous les films de cette année, des monuments de nostalgie, mais ce sont aussi des films qui se demandent comment il est possible d'accueillir les fantômes du passé (Shasta dans Inherent vice ) et ce qui peut se poursuivre avec eux (it follows).

Chez David Robert Mitchell, la nostalgie se manifeste autant dans l'esthétique du film (des pavillons eighties qui rappellent Halloween), que dans son esprit, celui d'un teen-movie rêveur, qui a parfois la langueur de Virgin Suicides. Malgré quelques scènes horrifiques, It follows n'est pas vraiment un film d'horreur, il doit moins à John Carpenter qu'à Sofia Coppola, à laquelle il emprunte la tonalité mélancolique (tout est déjà perdu) et les inserts sensuels un peu redondants sur la peau de Maika Monroe (essentiellement ses mains). Malgré quelques afféteries, It follows est un film gracieux, qui règle la question du passé dans son plan final : deux adolescents amoureux marchent main dans la main dans une rue, ils tournent le dos aux fantômes. Ce plan m'évoque l'univers musical des Smiths et la dernière piste de The Queen is deadThere is a light that never goes out, où Morrissey chante « Take me out tonight/ Oh Take me anywhere, I don't care, I don't care, I don't care ». De la chanson des Smiths au film de David Robert Mitchell, je vois le même désir de donner la main à quelqu'un pour s'extraire d'un monde fantomatique : voilà ce qui se poursuit dans It follows, le portrait éternel d'une jeunesse rêveuse et idéaliste – un mythe en quelque sorte.

Le dernier plan d'It follows (David Robert Mitchell)

Le dernier plan d'It follows (David Robert Mitchell)

Dans Inherent Vice, Shasta est un fantôme d'amour qui s'invite dans la pénombre douce de la maison de Doc Sportello. That's you Shasta ? Le film de Paul Thomas Anderson, dans ce qu'il a de plus beau, déploie cette interrogation. Peu importe que Shasta soit revenue ou partie, peu importe que ce soit vraiment elle ou un fantasme de présence. Shasta ramène avec elle le souvenir de jours bénis et c'est leur lueur qui éclaire le visage de Katherine Waterston quand elle surgit de l'ombre au début du film, dans les vapeurs psychédéliques d'une époque – mais aussi d'une relation, d'un amour – dont le film doit marquer le deuil sous une autre forme. Cette autre forme est celle du film noir : Shasta est une Laura de Preminger perdue sur la côte californienne, à l'aube des années 70. A travers elle, Paul Thomas Anderson pose une question commune à tous les cinéastes de sa génération : il se demande ce qu'il reste, et au lieu de refaire ou de pasticher les formes du passé (tentation qui a été la sienne jusqu'à There will be blood), il fait avec ce qu'il reste, il filme Shasta comme une dernière lueur. C'est cette lueur, encore, qui rayonne sur le visage de Doc, dans la scène la plus onirique du film, la dernière. La voix de Shasta dit à Doc : « Tu te souviens de cette journée, quand la planchette Ouja nous a envoyés sous l'orage ? J'ai la même sensation ce soir. Juste nous deux. Ensemble. Presque comme si on était sous l'eau. Le monde, tout le reste...comme évaporé ». Larry et Shasta sont dans une voiture, entourés d'une nuit irréelle. Le film atteint alors une sorte de densité littéraire, celle que l'on ressent lorsqu'on arrive à la fin d'un grand roman et que, brutalement, tout se simplifie, se condense en une phrase aussi simple qu'essentielle. Larry dit à Shasta : « ça ne veut pas dire qu'on se remet ensemble ? ». Bien sûr que non, répond-elle, en souriant.

Dans ma main où les cartes manquent, Inherent Vice est la carte magique, le joker qui me dispense d'abattre le reste de mon jeu.

L'année prochaine, je jouerai, c'est promis.

La dernière lueur d'Inherent Vice (Paul Thomas Anderson)

La dernière lueur d'Inherent Vice (Paul Thomas Anderson)

Une carte postale de Shasta (Inherent vice)

Une carte postale de Shasta (Inherent vice)

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