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Journal d'un spectateur


Dorian Gray (Strictly Criminal de Scott Cooper)

Publié par jsma sur 1 Décembre 2015, 19:38pm

Catégories : #johnny depp, #transformisme, #70's, #scorsese

Il y a quelques mois, Johnny Depp faisait une apparition dans Tusk de Kevin Smith : dans ce film d'horreur modeste (sorti en VOD au printemps dernier), il disparaissait derrière le personnage de Guy LaPointe, détective moustachu, coiffé d'un béret ridicule. Un rôle digne des caméras cachées de François Damiens, qui faisait basculer Tusk dans une dimension ouvertement grotesque : « On m'a souvent dit – avoue Kevin Smith (1) – que le film était très bien jusqu'à l'apparition de Johnny Depp ». C'est dire à quel point l'acteur, à force de jouer les pantins, déséquilibre aujourd'hui les films dans lesquels il apparaît. Le phénomène n'est pas nouveau : les rôles sérieux sont rares dans la sa carrière – entendons par sérieux les rôles où Depp n'a pu laisser libre cours à sa folie du déguisement. S'il fallait résumer ce qu' il représente depuis vingt-cinq ans dans le cinéma, personne ne citerait spontanément Donnie Brasco de Mike Newell ou Public Enemies de Michael Mann ; on penserait plutôt à Willy Wonka, Jack Sparrow ou Tonto, l'Indien de The Lone ranger.

Johnny Depp dans Tusk de Kevin Smith (2015)

Johnny Depp dans Tusk de Kevin Smith (2015)

Il y a donc quelque chose d'absurde à comparer Depp aux autres acteurs de sa génération : ni Tom Cruise ni Brad Pitt ne sont allés si loin dans la maniaquerie transformiste. Quand ils y ont cédé, c'était pour des rôles exceptionnels (Benjamin Button) ou pour se livrer au plaisir du caméo (Cruise à la fin de Tropic Thunder). Leurs écarts ne sont rien en comparaison de la carrière de Depp, pour qui l'extravagance a toujours été la norme. Sans doute est-ce cette extravagance qui ne passe plus aujourd'hui et qui explique l'accueil glacial de Strictly Criminal.

Depp reprend dans ce film le rôle de James J. Bulger, le parrain de Boston dans les années 70-80 : ce personnage a déjà été incarné par Nicholson dans Les Infiltrés, dans une composition plaisante, mais sans surprise – l'acteur tirait sa révérence chez Scorsese en nous offrant un best of de ses grimaces. Depp, au contraire de Nicholoson, mise tout sur un mimétisme scrupuleux : prothèse dentaire, lentilles bleues, couches de maquillage, sa métamorphose est à proprement parler phénoménale et il est étonnant qu'elle n'ait pas été exploitée de manière plus astucieuse. Si le nom de l'acteur avait été effacé de l'affiche, s'il avait crédité au générique sous un faux nom, qui l'aurait reconnu ?

Car le jeu de Depp s'aventure ici dans une zone incertaine où la notion même de cabotinage devient insuffisante. Alors que la plupart de ses partenaires – et notamment Peter Sarsgaard et Rory Cochrane – sont plus ou moins en mode scorsesien, Depp a un mode bien à lui : aucun réalisme dans son jeu, presque aucun effort d'incarnation. Tout semble s'être joué avant, dans les loges où il a dû s'étonner de disparaître sous son masque de poudre. Cette disparition du visage de l'acteur produit des scènes assez dissonantes, où ce n'est pas Depp mais les autres qui jouent faux : lorsque Bulger s'explique avec sa femme après l'accident de son fils, toutes les ficelles dont use Dakota Johnson paraissent grossières au regard de l'étrangeté du monstre qui se trouve en face d'elle. Depp répète d'une voix neutre What did you say ? et rien ne vibre à la surface de son masque : on se situe aux antipodes du mafieux scorsesien, bien plus bavard et gouailleur. C'est un peu comme si Ray Liotta parlait sous le masque de Leatherface.

Il est possible de voir Strickly Criminal comme un film d'horreur déguisé en film de mafia. Bien que Scott Cooper décline scrupuleusement l'esthétique des années 70, au point que son film paraisse maquillé dans le style d'un Sydney Lumet (il ne manque dans les décors aucun papier peint seventies), le véritable enjeu du film se localise sur le jeu de Depp, qui cherche à travers ce rôle une nouvelle forme de performance monstrueuse, l'autre face, peut-être, des gentilles poupées mélancoliques qu'il a incarnées pour Tim Burton et des figurines Disney modelées sous l'impulsion de Gore Verbinski.

Par un curieux hasard, le vrai visage de Depp a refait surface récemment dans une pub Dior, où l'acteur vend ce qu'il reste de son image. Pauvre image réduite à quelques signes pathétiques: des lunettes à verres fumés, une guitare électrique et un chamanisme de pacotille convoquant les forces telluriques du désert et les loups sauvages. Cette publicité rend la rencontre avec le rôle de Bulger encore plus saisissante, comme si Depp livrait à travers Strickly Criminal un autoportrait déguisé. Car c'est bien la vieillesse que l'on sent poindre sous le masque de Bulger: le regard se vide, la bouche tombe, les répliques s'égrènent mollement, d'une voix métallique, inhabitée. Quand on désigne Bulger comme le crime personnifié – traduction française de strictly criminal – on se demande sur quelle personne s'appuie la personnification. C'est peut-être une raison de voir le film : le maquillage et les prothèses, loin de consacrer l'acting de Depp, sont les signes d'un narcissisme sceptique, qui trouve dans ce film formolé une morbidité presque idéale. Comme si le chapelier d'Alice avait surpris son reflet dans le portrait de Dorian Gray.

Strictly Criminal (Black Mass) de Scott Cooper est en salle depuis le 25 novembre.

(1) Mad Movies, mars 2015

Dorian Gray (Strictly Criminal de Scott Cooper)
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