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Journal d'un spectateur


Oh my good Lord (Macbeth de Justin Kurzel)

Publié par jsma sur 25 Novembre 2015, 17:53pm

Catégories : #macbeth, #shakespeare, #michael fassbender, #john boorman, #excalibur, #pauline kael, #orson welles

Oh my good Lord (Macbeth de Justin Kurzel)

« Life's but is a walking shadow, a poor player/ That struts and frets his hour upon the stage/ And then is heard no more (1) ». La plus célèbre tirade de Macbeth a été récemment entendue dans Birdman, au moment où Riggan Thomson (Michael Keaton), sort de son théâtre de Broadway et croise sur le trottoir un comédien pathétique qui déclame le texte de Shakespeare en pleine rue. Il y avait dans cette courte scène de Birdman plus d'intelligence que dans les cent-treize minutes du film de Justin Kurtzel. Jeté sur le trottoir, le rôle de Macbeth devenait le symbole de la misère du comédien de théâtre, c'était même le sujet de Birdman : le déclin de l'acteur de théâtre, sa ringardise, son obsolescence. Quel est, dès lors, l'intérêt d'une nouvelle adaptation de Macbeth, après celles de Welles et de Kurosawa ? A-t-on encore envie d'entendre des acteurs se lançant des « Oh my good Lord » d'un ton solennel, comme à l'époque de Laurence Olivier ?

Sans ignorer ces questions, le Macbeth de Justin Kurzel ne tranche pas vraiment. En entendant les dialogues du film soigneusement prélevés dans le texte de Shakespeare, on se dit parfois que Kurzel aurait pu travailler pour la BBC il y a cinquante ou soixante ans : son film est un marathon déclamatoire, où rien ne fait jamais vaciller la vieille rhétorique de Shakespeare. A tel point que l'on peut se demander s'il n'a pas été conçu pour ramener le public scolaire anglais vers un classique, en le rendant plus accessible grâce à des scènes de combat dignes de 300 de Zack Snyder. C'est peut-être par là que le film parvient à éveiller un peu la curiosité : Justin Kurzel est un élève schizophrène qui rêve de concilier la perspective scolaire de l'adaptation avec une ambition plus spectaculaire, qui s'exprime à travers les deux scènes de combat qui encadrent le film. Bien que le spectacle manque d'imagination, bien qu'il recycle ses propres procédés – la lande se colorant invariablement de rouge, le sang giclant sur les armures en slow motion, les sorcières surgissant dans des nappes de brume – il dit quel est le projet de Kurzel : retrouver le fond médiéval du drame à travers une forme proche de l'épopée fantastique, prendre Macbeth comme prétexte pour essayer de refaire Excalibur.

Du film de Boorman, Pauline Kael écrivait, en 1981 : « L'imagerie est passionnée, et possède une rare qualité hypnotique. On sent qu'il se passe quelque chose au-delà de la narration, le scintillement et le brillant des cheveux et de la peau sautent aux yeux, l'imagerie possède sa propre existence tactile. Boorman ne se soucie pas des passages qui ne lui plaisent pas : il ne s'encombre pas de liens logiques et ennuyeux. Le film ressemble aux fantaisies les plus exotiques de Flaubert […] les images sont cristallines, dorées, riches ; c'est un film de vitrail (2) ». A côté de tant de luxuriance, le Moyen Age de Macbeth fait pâle figure : ses châteaux, ses granges, ses forêts sont plantés comme des décors de convention, ils n'ont aucune existence esthétique. Tandis que Boorman s'enfonce dans le Moyen Age avec un enthousiasme presque naïf – Kael avait raison de faire le lien entre l'épopée d'Excalibur et celle de La Guerre des étoiles – Kurzel reste à la surface de sa légende : lorsqu'on voit Fleance, le fils de Banquo, se perdre à la fin du film dans l'épaisseur d'un brouillard rouge de sang, on se dit que le film aurait pu commencer par là, qu'il aurait pu être raconté du point de vue de Fleance, ce qui lui aurait sans doute donné moins de raideur et de solennité.

Car le rêve épique de Kurzel achoppe aussi sur l'indigence de sa lecture du drame. Macbeth est un guerrier, la première scène de la pièce le dépeint comme tel, mais très vite – c'est tout l'enjeu de la pièce – ce guerrier ne trouve plus de guerre à sa mesure. C'est en ce sens que Macbeth devient une figure tragique, l'un des plus grandes jamais montrées au théâtre : la guerre est pour lui une porte ouverte sur une horreur plus intime, elle ouvre un chemin au terme duquel il découvre sa nature en étreignant le cadavre de sa femme : « J'ai quasi oublié, moi, le goût de la peur […]. Je suis saoul d'horreurs/ L'horrible, familier à mes pensées de meurtre/ Ne saurait m'effrayer (3). »

Le film ne parvient jamais à accompagner le mouvement de son personnage vers ce lieu intérieur où l'horreur devient familière. Ce projet exigeait sans doute une plus grande audace dans la représentation de l'horreur. Or rien ne suscite l'effroi dans Macbeth : ni les sorcières, qui ressemblent à des paysannes écossaises perdues dans le brouillard, ni Lady Macbeth (Marion Cotillard), transformée par Kurzel en mégère blême, anémique. A l'image de Michael Fassbender, qui joue avec grandiloquence, comme s'il était sur la scène d'un théâtre londonien, tout le film semble singer la folie de son héros : il y a quelque chose d'inutilement emphatique dans chaque regard, chaque réplique, chaque séquence – même celles dédiées aux combats, où l'abondance des ralentis enlève à l'action toute sa rage. Il semble donc logique que lors du dernier festival de Cannes, les frères Coen aient perçu plus d'effroi dans le regard de Vincent Lindon, vigile de supermarché dans La Loi du marché, que dans les yeux du Macbeth incarné par Michael Fassbender. Sa rencontre avec ce rôle, loin de couronner sa carrière, marque plutôt son enfermement dans le registre convenu de la virilité torturée – cycle entamé avec Shame de Steve Mc Queen.

Dans ses entretiens avec Peter Bogdanovitch, Orson Welles disait : « C'est terrible, ce qu'on fait de Shakespeare à l'école. C'est même étonnant que les gens s'y intéressent toujours après ce qu'on leur a asséné dans les salles de classe (4) ». On pourrait ajouter à propos de ce nouveau Macbeth : c'est terrible, aussi, ce qu'on fait de Shakespeare au cinéma.

Oh my good Lord (Macbeth de Justin Kurzel)

Macbeth de Justin Kurzel (sortie le 18 novembre 2015). Avec Michael Fassbender (Macbeth), Marion Cotillard (Lady Macbeth), Sean Harris (Macduff), David Thewlis (Duncan).

Notes :

  1. Shakespeare, La tragédie de Macbeth, Les Belles lettres (texte original et traduction de Jules Derocquigny), 1990.

  2. Pauline Kael, Chroniques européennes, éd. Sonatine, 2010.

  3. Shakespeare, ibid.

  4. Moi Orson Welles, entretiens avec Peter Bogdanovitch, Belfond, 1992.

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