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Journal d'un spectateur


Peur de rien (The Visit de M. Night Shyamalan)

Publié par jsma sur 10 Octobre 2015, 16:24pm

Catégories : #shyamalan, #horreur, #jason blum, #le sixième sens, #paranormal activity, #unfriended

Peur de rien (The Visit de M. Night Shyamalan)

En découvrant peu à peu l'intrigue de The Visit – deux teenagers profitant de vacances chez leurs grands-parents pour réaliser un petit documentaire familial qui va se muer en film d'horreur – on se pince, on cligne des yeux. The Visit est-il vraiment un film de Shyamalan ? Le cinéaste du Sixième sens, même dans ses moins bons films (After Earth par exemple), ne nous a pas habitués à ce genre de dispositif sorti des tiroirs de son producteur, Jason Blum. Blum s'est fait depuis plus de dix ans un nom dans l'horreur en se spécialisant dans le low-cost. Tournés avec des budgets dérisoires, ses films reposent souvent sur des dispositifs d'enregistrement (des caméras de Paranormal Activity à l'écran d'ordinateur emplissant tout le cadre dans Unfriended) érigés en esthétique. Quoi que l'on pense des films – leur qualité est vraiment très inégale – il faut admettre que l'esthétique des productions de Blum domine le cinéma d'horreur depuis une quinzaine d'années, déclinant sa rhétorique au point d'atteindre aujourd'hui – à travers les récents The Mirror et Unfriended – une forme d'horreur abstraite éliminant l'objet même de la peur.

De même qu'Unfriended était un slasher sans tueur – celui-ci ayant pris la forme d'un mystérieux avatar s'invitant dans une conversation sur Skype afin de massacrer cinq adolescents – The Visit peut être vu, jusqu'à son dernier tiers, comme un film d'horreur sans véritable horreur. Comme si la rhétorique maintenant bien rodée de Blum (surgissement des visages dans le cadre, brutalité des apparitions nocturnes signalant une activité paranormale) ne fonctionnait plus sur les jeunes spectateurs du film. Tyler et Rebecca, les deux teenagers de The Visit, ressemblent comme deux gouttes d'eau aux gamins blasés de Jurassic World de Colin Trevorrow : leurs grands-parents sont à leurs yeux les symboles d'une horreur ancienne (ils inventent d'ailleurs beaucoup de légendes à leur sujet) qui n'est plus adaptée aux séances d'enregistrement sur lesquelles repose leur petit documentaire maison. En confrontant deux générations – et à travers elles, deux esthétiques de l'horreur : celle d'un conte fantastique rappelant lointainement La Nuit du chasseur et celle des films de Blum – Shyamalan se soumet moins à l'esprit Blumhouse qu'il ne le questionne.

De ce point de vue, The Visit est le plus contemporain des films d'horreur : son succès commercial aux Etats-Unis ne va pas seulement relancer la carrière de Shyamalan, il marque aussi une étape nouvelle pour Blum, qui a la preuve avec ce film du caractère presque dépassé de ses procédés. Retourner la peur vers le spectateur – c'était le pari amusant du trailer qui avait engendré le succès phénoménal de Paranormal activity en 2009 : on y voyait une salle de cinéma hurler et sursauter– n'est plus un levier suffisant pour susciter l'effroi ; la recette, depuis le fameux selfie de Blair Witch, a fait son temps. Les ados de Shyamalan, plus jeunes mais bien plus intelligents que ceux de Blair Witch, n'ont plus envie de mourir de peur. L'énergie avec laquelle ils finissent par massacrer leurs grands-parents fait même d'eux des personnages assez horribles. Le dernier plan du film est particulièrement évocateur : du massacre survenu dans la maison des grands-parents, Tyler a fait une chanson de rap destinée à être postée sur Youtube. L'horreur, comme à la fin de Knock Knock, est jetée en pâture à d'autres spectateurs, elle va se répandre dans le caniveau des réseaux sociaux.

Si l'on se rappelle de la fameuse scène du Sixième sens où le petit garçon terrifié (H. Joel Osmont) confiait son secret à son psy (« I see dead people »), si l'on mesure mieux aujourd'hui l'importance de ce film dans le cinéma américain d'auteur – les fantômes ayant été les personnages des plus beaux films américains de ces dernières années (dans The Brown Bunny, dans Restless, dans Twixt, dans It follows), il faut se dire que les retrouvailles de Shymalan avec l'horreur marquent aussi un adieu au drame familial qui servait de base à chacun de ses films. Alors que l'enfant du Sixième sens finissait par voir le fantôme de sa grand-mère dans le théâtre où se jouait son spectacle d'école – apparition décisive, qui scellait sa réconciliation avec sa mère dans une scène magnifique – les gamins de The Visit sont des consommateurs pressés qui discernent à peine la folie de leurs grands-parents, trop occupés qu'ils sont à compter leurs barres de connexion sur leurs écrans.

Que faire, dès lors, quand la jeunesse n'a plus peur de rien ? Non pas la châtier sévèrement au nom de sa bêtise et de son irresponsabilité (comme dans Unfriended), mais se montrer malgré tout bienveillant. Si le rap de Tyler marque l'épilogue de ce film joueur, c'est que Shyamalan sait très bien que la grâce de ses films les plus inspirés – presque tous en fait, du Sixième sens à Phénomènes – appartient au passé. Mais il le sait sans faire de ce savoir une posture mélancolique. C'est la raison pour laquelle The Visit ressemble tant à Jurassic World : ce sont des films lucides, qui, au lieu de se réfugier dans la nostalgie de la beauté et de l'émerveillement perdus, font avec les images et les spectateurs de maintenant.

The Visit de M. Night Shyamalan est en salle depuis le mercredi 7 octobre.

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