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Journal d'un spectateur


Le Mal du pays (Cemetery of Splendour d'Apichatpong Weerasethakul)

Publié par jsma sur 23 Septembre 2015, 18:37pm

Catégories : #apichatpong w, #thaïlande, #hôpital, #songes, #néons

Le Mal du pays (Cemetery of Splendour d'Apichatpong Weerasethakul)

Dans une ancienne école aménagée en hôpital, des soldats frappés par une mystérieuse maladie sont tombés dans le coma. Une femme handicapée – Jenjira – veille sur l'un d'eux. Ce soldat – il s'appelle Itt – est la beauté endormie de Cemetery of Splendor, sa chambre entourée de manguiers évoque un lieu de conte investi par deux bonnes fées : Jenjira, l'infirmière et une médium nommée Keng. La nuit, de grands néons dressés autour des lits des soldats s'allument pour apaiser leur sommeil.

Je ne peux m'empêcher de commencer par ces néons, qu'Apichatpong W. a dessinés pour les besoins du film. Il explique, dans Les Cahiers du cinéma, qu'au moment de tourner la séquence des néons – celle-ci se trouve au milieu du film – il « ne pouvai[t] plus s'empêcher de les regarder ». Cette séquence, où la lumière se déploie dans un espace absolument symétrique (alignement parfait des lits, des ventilateurs suspendus au plafond) n'a donc pour objet que son propre pouvoir de fascination : elle existe pour nous émerveiller. Pourtant, elle ne m'émerveille pas. Lorsque les néons s'allument et changent de couleur, ce n'est plus l'histoire de Jenjira et du soldat que je vois, mais une installation enchâssée à l'intérieur d'un conte, et déclinée ensuite à travers d'autres motifs : un néon d'arrêt de bus, un autre néon éclairant un enchevêtrement d'escalators. La chambre d'hôpital se mue en galerie d'art, où se déploie un spectacle de lumières. Et nous sommes priés d'apprécier la beauté du spectacle, l'intelligence, aussi, de ce qu'il met en abyme : ces néons striant la nuit dessineraient un espace comparable à celui d'une salle de cinéma où nous serions, comme les soldats, endormis. L'infirmier Apichatpong veille sur nous.

Le Mal du pays (Cemetery of Splendour d'Apichatpong Weerasethakul)

Je n'ai vu aucun des courts-métrages expérimentaux d'Apichatpong : depuis dix ans ses films sont vus et appréciés dans les biennales et les musées d'art contemporain, mais je n'ai pas eu la curiosité de les voir, je m'en suis tenu, depuis Tropical Malady, à ses films de fiction. Et je ne peux m'empêcher de penser, en regardant la séquence des néons, qu'elle m'éloigne du folklore qui a nourri ce cinéma, que les esprits des films antérieurs se sont évanouis dans l'éclat de la lumière. « On dirait des lampes funéraires », dit l'une des infirmières de l'hôpital en voyant les médecins installer ces objets étranges dans la chambre des soldats. La remarque mérite d'être prise au sérieux : la lumière des néons marque un deuil, les rêveries d'Apichatpong ont quitté leur terre natale, elles sont conceptualisées, métaphorisées, elles cheminent vers les cimaises des galeries d'art contemporain. Déplorable conséquence – peut-être – d'une reconnaissance critique de plus en plus unanime, qui confère aujourd'hui à Apichaptong – en France, surtout – un statut de cinéaste intouchable, transformant chacun de ses films en révélation. De Cemetery of Splendour, on n'a donc voulu voir que la beauté, l'invention plastique, la puissance métaphorique (le sommeil des soldats comme réponse poétique à la dictature thaïlandaise). Apichaptong disait pourtant en mai dernier que « la peur et la tristesse [avaient été] les véritables forces motrices » de son film (1). On comprend mieux cette phrase en découvrant le dernier plan de Cemetery of Splendour, qui montre le visage de Jenjira tourné vers un hors-champ menaçant. L'histoire de l'infirmière et du soldat endormi ne connaît pas de fin heureuse, le soldat s'est réveillé – on le voit se rééduquer, coordonner ses mouvements dans une étrange scène de danse – mais la thérapie a échoué. Quelque chose d'horrible se lève dans le hors-champ.

Dans une autre séquence se situant dans un cinéma, les personnages du film se lèvent pour se recueillir après une projection. La salle de cinéma se trouve sacralisée comme un temple. On peut évidemment tenter une lecture métaphorique de cette séquence – tout le film, très hermétique, est d'ailleurs une invitation à l'extase explicative – mais on peut aussi simplement regarder ce qu'elle nous montre : un cinéma vide, où l'écran est noir, où les spectateurs sont priés de se recueillir solennellement, après avoir vu un film Z. Ce film Z, dont on n'aperçoit que quelques plans, vient presque combler le rêve que nous n'avons pas vu dans Cemetery : on y voit une femme dont les bras se métamorphosent en branches, on y retrouve ce lien mystérieux avec la nature qui faisait naître, dans les films antérieurs d'Apichatpong, des figures venues du folklore pour veiller sur les personnages, tels les singes aux yeux rouges d'Oncle Boonmee.

Les singes d'Oncle Boonmee (2010)

Les singes d'Oncle Boonmee (2010)

« Il n'y a plus de singes », explique aujourd'hui Apichatpong quand on lui fait remarquer que Cemetery est moins spectaculaire qu'Oncle Boonmee ou Tropical Malady (2). Il n'y a plus de singes parce que le lien avec les mythes s'est défait. Ne reste qu'une mythologie en pointillés, ramenée tantôt à un discours chamanique (des exercices de méditation), tantôt à des pratiques magiques (pommades et lotion à base de ginkgo biloba, appliquées sur la peau des personnages comme des onguents). Pour invoquer les esprits, le film se sert d'un argument digne d'un roman de Stephen King. Cet argument – amené par deux jeunes filles souriantes qui se présentent comme les déesses du Laos – explique le coma des soldats par le passé de l'hôpital : cet hôpital, construit sur un cimetière de rois, est hanté par des esprits qui visitent les rêves des soldats et aspirent leur énergie dans leur sommeil. Les soldats ne guériront jamais.

De cet argument très rebattu, le film tire sa scène la plus belle et la plus douloureuse, celle où Jenjira et Keng traversent un parc qui représente peut-être le cimetière de la splendeur. Keng, la médium, croit voir dans ce parc « la salle du trône », elle guide Jenjira, le cimetière des rois se redessine peu à peu sous leurs pas, au contact des arbres et des statues qui se trouvent dans le parc. Si Apichatpong retrouve dans cette scène la puissance fantastique de Tropical Malady – à travers un fantastique absolument concret, presque naïf – c'est pour faire le constat qu'il arpente, en même temps que ses personnages, un champ de ruines. Au terme du parcours se trouve une statue représentant deux squelettes d'amants enlacés, posés là comme des vanités. A l'opposé des néons de l'hôpital, ces deux squelettes représentent une sorte de memento mori, ils résument la perte que raconte le film. On ne verra plus de soldats endormis après cette promenade, Apichaptong les a rêvés avec Jenjira. Ce personnage d'infirmière n'a peut-être été inventé que pour toucher dans un songe le corps d'un soldat endormi, faire de lui une belle au bois dormant entourée de néons. D'autres soldats – bien réels, ceux-là – surveillent un chantier à proximité de l'hôpital. C'est le plan récurrent du film : on voit des pelleteuses en train de déblayer un terrain à proximité de l'hôpital. Cemetery of Splendour est un adieu à ce territoire militarisé : les soldats ne guériront pas. « Au début, Cemetery of Splendour devait se dérouler entièrement dans la ville où habite Jenjira […]. Mais au fil des mois, en avançant dans le projet, j'ai ressenti de plus en plus la tristesse du pays et j'ai pensé que je ne tournerais donc plus jamais en Thaïlande », explique Apichatpong (3). Cette statue de squelettes est alors le monument dérisoire que le cinéaste érige pour dire adieu à son pays et à ses mythes.

Le Mal du pays (Cemetery of Splendour d'Apichatpong Weerasethakul)

Notes: (1) "Cemetery of Splendour: rêves parallèles", in. Next Libération, par Didier Péron et Clément Ghys. Le 18 mai 2015.

(2) Cahiers du cinéma, n°714.

Cemetery of Splendour est sorti le 2 septembre 2015.

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