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Journal d'un spectateur


Horreur (La Loi du marché de Stéphane Brizé)

Publié par jsma sur 18 Juin 2015, 09:47am

Catégories : #stéphane brizé, #pôle emploi, #raymond depardon, #frères dardenne, #cinéma français

Horreur (La Loi du marché de Stéphane Brizé)

740 000 personnes ont déjà vu La Loi du marché et il faut peut-être s'en étonner car loin d'être accueillant, La Loi du marché est un film très angoissant, voire horrible par moments. L'été est souvent la saison des films de genre (ce que confirment les sorties prochaines de Unfriended et d'un remake de Poltergeist), mais qui aurait pu croire que La Loi du marché allait s'imposer dans le genre de l'horreur française, distillant la peur d'un bureau de Pôle Emploi à l'arrière-salle d'un supermarché où des petits voleurs sont soumis à des interrogatoires asphyxiants sous le regard impassible de Vincent Lindon ?

Peut-être faut-il commencer par décrire dans quel état le film met précisément son spectateur: il renvoie vers lui toutes les névroses d'un pays, que l'on pourrait résumer à la chanson de Jean-Jacques Goldman (Encore un matin) sur laquelle Vincent Lindon et sa femme dansent un rock exsangue. Cette scène – qui est censée marquer un temps de tranquillité à l'intérieur du film puisqu'elle décrit les loisirs du couple – est plus glauque encore que toutes celles où Thierry (Vincent Lindon) doit se justifier devant des employés de Pôle emploi, des recruteurs, une conseillère financière ou les acheteurs potentiels de son mobil-home. Dès que le personnage échappe à la pression sociale, son existence s'inscrit dans une logique de répétition morne, indiquée aussi bien par les scènes de danse que par les repas de famille avec un fils handicapé ayant des difficultés d'élocution. La vie privée de Thierry n'offre aucun contrepoint à l'horreur extérieure : son cauchemar se poursuit à la maison.

Si ces scènes de vie de famille sont parmi les plus faibles du film, c'est parce que le projet de La Loi du marché est plus sec : il consiste avant tout à soumettre son personnage à une série de tests afin d'évaluer sa capacité à résister dans une société brutale. Thierry résiste au début (notamment lorsqu'il refuse de baisser le prix de son mobil-home, âprement négocié), mais il finit par plier lorsqu'il trouve un emploi de vigile dans un supermarché. En ce sens, La Loi du marché n'a rien d'un survival humaniste à la Dardenne. Dans Deux jours et une nuit, Sandra (Marion Cotillard) faisait du démarchage pour sauver sa peau, elle comptait les voix une par une, finissait par perdre son combat, mais concluait qu'elle « s'était bien battue ». Le film de Stéphane Brizé prend le parti inverse : c'est un film sur la fin de toute lutte, un film où il s'agit avant tout de se désolidariser pour ne plus avoir peur. C'est par là que La Loi du marché côtoie une forme d'horreur sociale : l'emploi de son personnage principal n'est pas n'importe quel emploi, son rôle de vigile l'introduit dans les coulisses d'une société (le supermarché) où « les voleurs n'ont pas de visage ». C'est ce qu'explique à Thierry l'un de ses collègues dans une longue séquence d'initiation au métier de vigile, où les clients du supermarché, apparaissant sur des caméras la vidéo-surveillance, sont tous désignés comme des voleurs potentiels. La séquence ne fonctionne pas seulement comme un moment didactique, elle dresse le portrait d'un pays ayant sombré dans la paranoïa.

Cette paranoïa devient particulièrement étouffante lorsque commencent les interrogatoires avec les voleurs du supermarché. Dans une salle exiguë, les visages des coupables défilent sur un fond blanc : d'abord celui des clients pris la main dans le sac, puis celui des collègues de travail de Thierry, des caissières convoquées pour faute professionnelle. Le vigile se tient la plupart du temps hors champ, dans un dispositif triangulaire qui lui confisque la parole et lui assigne une place de témoin : l'une de ses collègues se charge de l'interrogatoire, tandis que les voleurs sont confondus sous nos yeux. On songe parfois à Délits flagrants, mais il faut revoir le film de Raymond Depardon pour comprendre ce qui le distingue de La Loi du marché: le modèle de Délits flagrants était celui de la confrontation judiciaire (un accusé/ un magistrat) et ce modèle se suffisait à lui-même, chaque séquence fonctionnant comme une sorte de procès-verbal, laissant au spectateur la possibilité de changer de place au fil de l'entretien, à mesure que se révélait à fois l'arrière-plan de détresse sociale expliquant le larcin. Le dispositif élaboré dans les scènes d'interrogatoire de La Loi du marché est beaucoup plus écrasant : imperturbablement, le personnage de Vincent Lindon observe ses collègues de travail se faire humilier dans des entretiens n'ayant d'autre visée que l'aveu : avouer qu'on a volé de bons de réduction, avouer qu'on a utilisé de manière frauduleuse une carte de fidélité. En asphyxiant le voleur dans le cadre, en le resserrant sur son seul visage, la mise en scène nous transmet, à son corps défendant, une morale de DRH consistant à transformer un larcin en crime contre l'entreprise. Cette morale trouve son équivalent sur le plan de la fiction, lorsque Thierry est informé du suicide d'une des collègues interrogées: malheur aux vaincus.

Ne pouvant faire quoi que ce soit pour torde le cou à ce système, Thierry pose son badge d'agent de sécurité et reprend sa voiture sur le parking du supermarché: c'est la dernière scène du film. Est-ce une démission ? Je ne crois pas. Je pense plutôt que le personnage rentre à la maison après avoir encaissé en silence une nouvelle scène d'interrogatoire. La logique même du film – qui est presque une logique de torture porn puisant ses ressorts dans des modèles de management – lui interdit toute issue humaniste. Au moins faut-il lui reconnaître cette singularité : Stéphane Brizé ne partage pas l'humanisme chrétien des Dardenne, ni la bonne conscience de gauche de la plupart des « naturalistes » français. A un moment où l'attaque du cinéma réaliste est devenue une tarte à la crème de la critique française, La Loi du marché propose une expérience d'immersion hardcore, conduite avec la délicatesse d'un rouleau compresseur. La brutalité et la paranoïa qui servent de levier à chacune de ses scènes portent le naturalisme français vers un point d'aboutissement ultime : l'horreur.

Une séquence de Délits flagrants (Raymond Depardon, 1994)

Je ne suis visiblement pas le seul a avoir été « éprouvé » par le film. Des expériences du même type sont décrites sur les réseaux sociaux, comme celle-ci, exprimée sur Tumblr : «Je suis sorti de La Loi du marché de Stéphane Brizé avec l'envie de gifler quelqu'un, n'importe qui, très violemment, histoire de me calmer les nerfs. »

La Loi du marché (en salle depuis le 20 mai 2015). Avec Vincent Lindon (Thierry) et des anonymes. Scénario : Stéphane Brizé. 93 min.

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