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Journal d'un spectateur


Trois notes sur Play Misty for me (Un Frisson dans la nuit de Clint Eastwood)

Publié par jsma sur 31 Mai 2015, 20:04pm

Catégories : #clint eastwood, #play misty for me, #don siegel, #jessica walter, #donna mills, #les proies

Trois notes sur Play Misty for me (Un Frisson dans la nuit de Clint Eastwood)

1) L'affiche

Sorti en 1971, Play Misty for me vient juste après The Beguiled (Les Proies) dans la carrière d'Eastwood. La présence de Don Siegel dans le film (il joue le rôle d'un barman) marque une continuité très nette entre les deux films. C'est un moment assez rare dans la carrière d'Eastwood, qui marque peut-être un temps particulier dans l'élaboration de son mythe – déjà construit par la Trilogie du dollar de Leone et bientôt renforcé avec la sortie de Dirty Harry. C'est même un moment assez exceptionnel, où Eastwood s'interroge, comme il l'a rarement fait, sur son pouvoir érotique. La question se pose pour lui à un âge où il ne peut plus jouer les jeunes premiers (il a quarante-et-un ans) et après un chef d'oeuvre (Les Proies) qui l'a fait apparaître dans le rôle d'un officier yankee tourmentant un pensionnat de jeunes filles pendant la Guerre de Sécession. D'un film à l'autre, l'acteur est posé comme objet de désir et Play Misty for me continue d'examiner l'effet de cet objet, de mesurer sa puissance sur les femmes. Loin de porter un coup au mythe – comme on l'a parfois écrit un peu vite – il le regarde plutôt d'un autre côté. C'est un peu comme si Eastwood dormait encore dans le pensionnat de Siegel et faisait un autre cauchemar. Il n'est pas étonnant que l'affiche américaine de Play Misty for me reprenne les images du cauchemar de Dave Garver (Eastwood). Armée d'un couteau, Jessica Walter s'apprête à reproduire l'opération castratrice effectuée par Geraldine Page dans Les Proies.

Trois notes sur Play Misty for me (Un Frisson dans la nuit de Clint Eastwood)

2) Tobie et les cascades

Dave Garver n'a pourtant pas la part d'ombre de certains héros incarnés par Eastwood : c'est un homme assez simple, qui aime les femmes et le jazz. Dans l'émission qu'il anime dans une petite radio locale, il lit des poèmes à l'antenne, pour se donner un côté sentimental. Une groupie, Evelyn, l'appelle régulièrement pour lui demander de passer Misty d'Erroll Garner. Après avoir entretenu avec elle une brève liaison, Dave décline ses propositions et lui lance froidement : « We don’t have a goddam thing between us ». La source du thriller réside dans la fixation sexuelle de ce personnage de femme auquel Jessica Walter apporte une outrance et une folie assez rares dans le cinéma d'Eastwood. Les femmes, dans beaucoup de ses films, ont plutôt la bienveillance de Tobie (Donna Mills), l'ex-petite amie de Dave. Play Misty for me joue en permanence sur deux registres opposés, auxquels correspondent les deux figures féminines. D'un côté un sentimentalisme que l'on retrouvera vingt ans plus tard dans Madison, érigé ici sur les décombres du rêve hippie : c'est le côté idyllique du film, le côté Tobie, et le film le décline en de longues stases bucoliques (des promenades dans la forêt, des étreintes sous les cascades). Quand il ne jouit pas de ce bonheur – bonheur qu'Eastwood ne filmera plus jamais ensuite, sauf dans Madison – Dave est harcelé par Evelyn, qui représente une sexualité violente et tire peu à peu le film vers l'horreur. Entre les deux femmes, Eastwood tranche esthétiquement : alors qu'Evelyn est associée à la nuit (notamment dans un magnifique contrechamp qui révèle à Dave son corps nu, simplement couvert d'un manteau de fourrure), Tobie, ravissante idiote, apparaît toujours dans des lumières pures, éclatantes : séquences étranges, à la limite de l'irréalité. Sous les cascades, on voit, pour la première fois, le corps nu d'Eastwood.

Trois notes sur Play Misty for me (Un Frisson dans la nuit de Clint Eastwood)

3) Le portrait lacéré

Le schéma du film est assez clair : Dave doit éliminer la brune agressive (Evelyn) pour reconstruire sa relation avec une blonde un peu conne (Tobie), très mauvaise artiste par ailleurs. Le portrait qu'elle a peint de Dave – où Eastwood apparaît de façon très naïve, sans regard véritable – finit par être lacéré par Evelyn. J'y vois une des motifs les plus importants du film : si Dave se débarrasse d'Evelyn, et avec elle, de son angoisse sexuelle, quelle image le film laisse-t-il de son héros ? Dans ce portrait taillé en pièces se trouve peut-être l'un des nœuds de l'oeuvre à venir d'Eastwood, qui travaille depuis longtemps à lacérer les images officielles. La question résonne jusqu'à American Sniper. Dans Play Misty for me, elle est traitée comme dans un film de série B, selon la psychologie qu'Eastwood prête aux femmes : Evelyn ne détruit pas le portrait de Dave par jalousie ou par désespoir, mais par désir (et par ce geste, on retrouve encore le masochisme des Proies). Le désir d'Evelyn – que le film représente assez vite comme une déviance – doit être éliminé. Mais le portrait naïf réalisé par Tobie – image sage de Dave - est lui aussi détruit. De Dave, il ne reste finalement aucune image et c'est peut-être parce qu'il n'en reste aucun qu'Eastwood peut regagner, à la fin du film, la terrasse depuis laquelle il surplombe la baie de Carmel : il n'y a plus d'objet de désir. Il faudra attendre plus de vingt ans pour que ce personnage renaisse sous les traits de Robert Kincaid : le photographe du National Geographic aimait aussi le jazz, les femmes et les promenades sentimentales.

Sur la route de Madison (The Bridges of Madison Country), 1995

Sur la route de Madison (The Bridges of Madison Country), 1995

Un frisson dans la nuit passe ce soir (dimanche 31 mai) sur Arte vers 22h30. Rediffusions le 1/6 à 17h10 et le 15/6 à 19h.

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