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Journal d'un spectateur


Au théâtre (Lost River de Ryan Gosling)

Publié par jsma sur 10 Mai 2015, 22:09pm

Catégories : #lost river, #ryan gosling, #barbara steele, #détroit, #crise, #théâtre

Au théâtre (Lost River de Ryan Gosling)

Intitulé initialement How to catch a monster, Lost River cherche moins à attraper les monstres qu'à les mettre en scène. C'est son côté forain, pleinement assumé lorsque Miss Kitty Cat (Eva Mendes) fait une entrée tonitruante sur le plateau d'un club privé : l'actrice apparaît comme une madone sortie d'un train fantôme. Dans une autre scène située dans ce même club, une lame d'un rasoir ouvre les contours du visage de Christina Hendricks, on voit sa peau se décoller progressivement, avant de tomber comme un masque de foire.

Ces apparitions sont sans doute ce qu'il y a de plus marquant dans Lost River. L'Amérique noyée sous la dette, et identifiée encore une fois à Détroit – ville-symbole du déclin américain depuis Only Lovers de Jarmusch – ne représente pas seulement l'arrière plan économique du film. La crise est transportée sur les tréteaux d'un théâtre grotesque. Ce lieu, je crois, donne forme au film. Sa scène s'étend bien au-delà du club où Billie (Christina Hendricks) est obligée de travailler pour rembourser ses dettes et sauver sa famille. Tous les personnages de Lost River paraissent plus ou moins en représentation : le jeune Bully, qui trône sur un fauteuil posé à l'arrière de sa voiture et beugle dans un haut-parleur qu'il est le king de la ville, Dave (Ben Mendelsohn), l'un des clients du club, qui improvise une chanson à la Nick Cave. Et surtout, le personnage de Barbara Steele, qui semble avoir été posée dans le film comme dans une alcôve de foire. Elle ne dit rien : Gosling a sans doute compris que l'actrice avait un capital symbolique suffisamment fort pour se contenter d'un rôle muet de guest.

Résumé à toutes ces apparitions spectaculaires, Lost River pourrait être comparé à un petit théâtre qui vend son esthétique de foire dans chaque plan. Le film donne parfois l'impression de tourner comme une boîte à musique : les acteurs apparaissent à tour de rôle, comme des monstres sur un plateau tournant. Gosling a sans doute voulu retrouver la beauté des scènes les plus théâtrales des films de David Lynch, mais son film, malgré les couleurs éclatantes de Benoît Debie, est étrangement froid, presque glacial. Il est à l'image du caisson de verre situé dans l'arrière-salle du théâtre où Billie est censée se prostituer: le personnage de Ben Mendelsohn exécute devant elle une danse aussi endiablée que vaine. Le diable de Lost River – et tout ce qu'il pourrait y avoir de diabolique dans le film – se heurte à des parois de verre.  

Ryan Gosling fait parfois des cauchemars, mais c'est un gentil garçon. Acteur désincarné chez Nicholas Windig Refn, il a réalisé un film qui souffre de la même désincarnation. Celle-ci n'est pas désagréable, le film se traverse comme un très joli train-fantôme. Quand le show touche à sa fin, les monstres de Grand-Guignol quittent la scène comme ils sont apparus: Bully se noie dans l'eau d'un lac, la maison de Barbara Steele part en fumée. Ne doivent survivre que Billie et sa famille. C'est une morale très américaine : il faut sauver la famille. Dans l'un des derniers plans du film, Billie et son fils regardent une maison qui achève de se consumer. Difficile de ne pas y voir le regard de Gosling sur son propre film : la scène est maintenant vide, il reste toujours à construire un monde.

Au théâtre (Lost River de Ryan Gosling)

Lost River de Ryan Gosling (en salle depuis le 8 avril). Avec Christina Hendricks (Billie), Ben Mendelsohn (Dave), Matt Smith (Bully), Eva Mendes (Miss Kitty Cat), Barbara Steele (?). Scénario : Ryan Gosling. Photographie : Benoît Debie. 95 min.

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