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Journal d'un spectateur


Old Fashion (L'Obsédé de William Wyler)

Publié par jsma sur 8 Avril 2015, 15:35pm

Catégories : #william wyler, #terence stamp, #samantha eggar, #swinging london, #blow up, #david hemmings

Old Fashion (L'Obsédé de William Wyler)

J'ai vu L'Obsédé deux fois, le trouvant la première fois très froid, presque mécanique, la seconde fois hors de son temps et magnifiquement réactionnaire. Peut-être faut-il que je décrive ces impressions successives pour dire ce qui m'intéresse dans L'Obsédé, étrange adaptation d'un roman de John Fowles par un cinéaste – William Wyler – qui a connu l'âge d'or du cinéma américain (il a réalisé Ben Hur).

Première impression : L'Obsédé n'est pas le « huis-clos oppressant » dont parle Jean-Baptiste Thoret dans la rapide présentation qu'il fait du film de Wyler pour Wild Side (1). Sur ce canevas, bien d'autres films lui sont à mon avis supérieurs (The Servant de Losey, par exemple). La captivité de Miranda Grey (Samantha Eggar), belle Anglaise qui se fait enlever au début du film, me semble au contraire de plus en plus tranquille à mesure qu'avance le film. Dans la cave où elle a été séquestrée après son enlèvement, Miranda s'habitue peu à peu à sa condition de prisonnière et finit même par se trouver des passe-temps (elle lit, dessine), en attendant le jour de sa libération, ce Freedom Day qu'elle a peint sur une des briques de sa prison. Son geôlier, Freddie Clegg (Terence Stamp), alimente ce faux espoir, jusqu'au moment où il invite Miranda à dîner à l'extérieur de sa geôle, dans sa maison. C'est à ce moment que la relation entre les deux personnages me touche, au moment où, précisément, la captive paraît presque libre. Croyant que le dîner célèbre son dernier jour de captivité, Miranda a revêtu la robe blanche que Freddie lui a offerte pour l'occasion. Métamorphose de la captive en fiancée : Freddie la demande en mariage. Réponse cinglante de Miranda : qu'est-ce que ses amis penseraient d'un vieux garçon comme lui ? Qu'est-ce que les jeunes gens cultivés du Swinging London, qui aiment Salinger et Picasso, pourraient partager avec lui ? Moment d'une cruauté inouïe, qui enraye la mécanique du film – celle de la relation perverse établie entre le geôlier et sa captive – brisant les rêves de ses personnages en même temps : ni libres, ni mariés, Freddie et Miranda n'auront plus qu'à être malheureux ensemble.

Deuxième impression : c'est par cette scène de dîner que se révèle l'énergie réactionnaire du film. A l'électricité qui passe dans Satisfaction des Stones (le tube de l'année 1965), L'Obsédé répond par un thème lyrique composé par Maurice Jarre – un des plus beaux thèmes qu'il ait jamais écrits, avec celui du Dernier Nabab de Kazan. Contre l'esprit pop de son époque – bientôt célébré dans Blow up d'Antonioni (sorti en 66), L'Obsédé prend le parti plus humble d'une Angleterre old-fashioned qui s'incarne dans la silhouette un peu voûtée de Terence Stamp, dans son costume terne de petit employé de banque, dans ses cheveux plaqués. Freddie Clegg, au fond, n'est qu' un vieux garçon qui collectionne les papillons.

« Si vous voulez mon avis – dit-il dans le roman - Londres est fait uniquement pour les gens qui ont l'air de sortir d'un collège chic. Quand on ne possède ni leur classe naturelle, ni leur voix affectée, on n'arrive à rien (2) ». A l'inverse du photographe incarné par David Hemmings dans Blow up (3), Freddie Clegg n'a jamais goûté à l'ivresse du Swinging London. Wyler efface d'ailleurs la ville, l'époque, le contexte : lorsque Miranda se réveille dans sa geôle, les années 60 se sont évanouies. On les devine encore par quelques détails : l'évocation de l'élite cultivée qu'elle fréquente à Slade School of Art, la lecture de L'Attrape cœurs de Salinger. Mais rien d'autre. L'Obsédé est un film qui épouse totalement le point de vue de son personnage masculin – au point que Wyler ait effacé la voix de Miranda, qui faisait concurrence à celle de Freddie dans le roman de Fowles. Dans ce film, l'air du temps semble avoir été absorbé dans un vieux rêve romantique, celui que décrit Freddie au début du roman. Parlant de Miranda, il dit : « Je l'imaginais passant son temps à m'aimer, à aimer ma collection, à la dessiner et à la peindre. Nous travaillions ensemble dans une belle maison moderne, dans une grande pièce où il y avait une baie vitrée comme on en fait maintenant. J'y organisais des réunions d'entomologistes […] j'étais l'hôte que tout le monde écoutait et elle était la charmante hôtesse. Elle était si jolie avec ses cheveux blond cendré et ses yeux gris... ». Tout le paradoxe du film tient dans ces phrases où l'obsession morbide de Freddie (épingler des papillons sur les murs) se trouve transposée dans « une belle maison », où une femme-objet (Miranda) ferait figure de « charmante hôtesse ».

Au milieu des années 60, les filles jolies ne sont pourtant plus de "charmantes hôtesses" qui admirent sagement des collections de papillons, elles ressemblent plutôt aux mannequins superficiels de Blow up. C'est ce qui fait le charme étrange et désuet de L'Obsédé, roman noir du Swinging London, où un vieux garçon aveuglé par ses papillons, a voulu, comme tous les héros romantiques, enfermer son amour dans une boîte, l'épingler comme comme un papillon.

Old Fashion (L'Obsédé de William Wyler)
  1. L'Obsédé a été édité en DVD chez Wild Side. On trouve dans les bonus de cette édition un entretien de 25 minutes avec Terence Stamp (« Souvenirs d'un collectionneur »).

  2. John Fowles, L'Obsédé, éditions du Seuil, coll. Points.

  3. Au fond, malgré ses prétentions moralisatrices, Blow up sublime le glamour des sixties : David Hemmings y apparaît comme le modèle du héros cool, détaché. Pauline Kael avait perçu ce paradoxe lors de la sortie du film : d'un côté l'angoisse existentielle, la vanité de la mode, le tableau d'une forme de décadence, de l'autre les mannequins nus et la Rolls Royce de David Hemmings, qu'elle dépeint ironiquement comme « un Paul McCartney préraphaélite » (in. Pauline Kael, Chroniques européennes, « Un touriste dans le Swinging London »).

David Hemmings dans le Swinging London (Blow up d'Antonioni)

David Hemmings dans le Swinging London (Blow up d'Antonioni)

L'Obsédé (The Collector) de William Wyler (1965) est ressorti le 1er avril 2015. Avec Terence Stamp (Freddie), Samantha Eggar (Miranda). D'après le roman de John Fowles. 119 min.

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