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Journal d'un spectateur


Allégories (Jauja de Lisandro Alonso)

Publié par jsma sur 26 Avril 2015, 17:01pm

Catégories : #film de festival, #jauja, #lisandro alonso, #viggo mortensen

Allégories (Jauja de Lisandro Alonso)

Je suis arrivé presque vierge devant Jauja : je n'ai pas lu les entretiens de Lisandro Alonso, je n'ai vu aucun de ses films, j'ai volontairement évité de lire les critiques parues cette semaine dans la presse. Tout ce que je savais du film remontait à un entretien de Viggo Mortensen publié dans So Film en mai 2013. L'acteur d'History of Violence était alors au Nord de la Patagonie, sur le tournage de Jauja et comme beaucoup de comédiens américains exilés dans des films d'auteur à faible budget, il réglait ses comptes avec l'industrie, la célébrité, le carriérisme. « Quand je suis dans un endroit sauvage comme ça, – disait-il – avec peu de traits de civilisation humaine, je suis toujours content. Ici, je ne peux pas être triste ou penser que je suis en train de perdre mon temps, comme c'est le cas quand je suis avec des gens, dans les villes. »

Le rôle que tient l'acteur dans le film – celui d'un capitaine danois perdu avec sa fille dans l'Argentine de la fin du XIXe siècle – redouble ce discours : Jauja raconte en effet un exil, loin de toute civilisation. La scène d'ouverture nous montre le capitaine Dinesen (Viggo) et sa fille Ingeborg assis sur un rocher, au bord de la mer, comme des naufragés. Ce sont des Européens jetés dans un monde sauvage, à la frontière de la Légende et du Mythe. Je mets les majuscules d'usage car le film affiche ses ambitions allégoriques avant même que l'on n'ait vu la première image : un carton nous indique que « Jauja » est le nom d'un territoire mythique, un pays de Cocagne qu'aucun voyageur n'a jamais atteint. Nous devons comprendre par là que nous sommes au seuil d'une grande épopée qui vise les plus hautes références littéraires (Jack London, Joseph Conrad) et cinématographiques (du western américain classique à Tropical Malady).

Cette hauteur de vue, immédiatement affichée, a quelque chose de très désagréable : l'allégorie semble toujours primer, dans Jauja, sur le sens littéral, chaque scène appelant immédiatement un plus haut sens, demandant à être portée vers l'esprit, malgré les efforts par ailleurs déployés par la mise en scène pour nous faire croire qu'elle s'attache aussi aux corps et aux paysages. Aussi Alonso filme-t-il dès le début un soldat qui se masturbe dans un trou d'eau au bord de la mer, puis la main de la jeune Ingeborg s'attardant sur la tache de vin que porte au cou le jeune homme dont elle est amoureuse, puis l'agonie de ce jeune homme dans l'ombre d'un arbre. En voulant saisir les corps dans la jouissance ou dans la mort – ce qui est visiblement contre la nature même du film, qui ne vise au fond que la jouissance cérébrale – Jauja révèle encore plus les artifices dont il se pare : ceux de la grande forme. Et cette grande forme, jamais rassasiée, veut tout, exige tout : le spirituel et le charnel, le sacré et le profane, le conte et l'Histoire. On peut donc tout écrire à propos du film : qu'il est une métaphore de la conquête de l'Ouest transposée en Argentine, un rêve hanté par le désir d'une jeune fille, une expérience mélancolique de la perte. Et cetera.

Les lecteurs réguliers de ce blog savent la défiance que j'éprouve devant ces films trop conscients d'eux-mêmes, tellement sûrs de leur hauteur que la mise en scène, d'une rigueur toujours impeccable, n'y sert que sa propre proposition. Comme dans les mauvais premiers romans français contemporains où, à force de se regarder écrire, les auteurs oublient que la littérature peut être « un refuge fait pour les dimanches de la vie, où l’air est plus sec, plus tonifiant, où la vie coule plus désinvolte et plus fraîche, un Eden des passions en liberté [...] où rien en définitive ne peut se passer très mal, où l’amour renaît de ses cendres, où même le malheur se transforme en regret souriant ». J'aimerais retrouver quelque chose de Jauja dans ces notes magnifiques de Julien Gracq (1), mais le film, dans sa perpétuelle lourdeur symbolique, ne m'offre aucun refuge, aucune anfractuosité dans laquelle je pourrais mettre quelque chose de moi. Lorsqu'au terme de son voyage initiatique dans le désert de Patagonie, le capitaine Dinesen pénètre dans une grotte, il faut encore que l'entrée de celle-ci prenne la forme d'un sexe féminin. Et comme si cette entrée allégorique ne suffisait pas, il faut aussi faire surgir dans les ténèbres de la caverne une femme qui pérore, révélant au capitaine la signification presque esotérique de sa quête : « Toutes les familles disparaissent un jour ou l'autre, le désert les engloutit ».

Durant toute la marche de Dinesen dans le désert (marche justifiée par la disparition de sa fille), les symboles semblent avoir été jetés sur sa route comme de gros cailloux : Zuluaga tout d'abord, la force obscure du désert, puis un chien qui sert de guide, puis une montagne, jusqu'à cette grotte où gît la vérité, point-limite au-delà duquel le capitaine va s'éteindre brusquement, cédant la place à sa fille, dans une autre vie, à une autre époque. On pense alors à une version aride de Cent ans de solitude . Aride parce que ce point de basculement n'a aucune épaisseur romanesque, il surgit comme un coup de force, pliant soudainement le film, dans un geste qui ressemble encore à une posture esthétique : celle, bien connue désormais, du film « coupé en deux ».

Celle de Tropical Malady par exemple.

Mais dans le monde peuplé d'esprits d'Apichatpong Weerasethakul, les figures allégoriques surgissent avec légèreté, presque par mégarde, comme des hallucinations indécises. Les singes aux yeux rouges d'Uncle Boonmee, le tigre de Tropical Malady sont des spectres venus d'on ne sait où, des ombres sauvages ou bienveillantes qui se tiennent au seuil de quelque chose et nous invitent dans le refuge évoqué Julien Gracq. Rien n'est peut-être plus émouvant, dans Uncle Boonmee, que le surgissement de ces figures grâce auxquelles un vieil homme mourant recolle des morceaux de sa vie, la transformant en légende (comme le dit le titre anglais du film : Uncle Boonmee can recalls his past Lives).

Ployant sous le poids de ses allégories de plomb, asphyxié par son constant souci de composition – au point que les premières scènes ressemblent à des toiles de Caspar David Friedrich projetées en format 4/3 - Jauja n'atteint jamais, à l'image de son capitaine, le pays des esprits.

(1) Julien Gracq à propos de Stendhal, in. En lisant, en écrivant, éd. José Corti, 1980.

Jauja de Lisandra Alonso (Argentine, 2014). En salle depuis le 22 avril 2015. Avec Viggo Mortensen (le capitaine). Scénario: Lisandra Alonso. Photographie: Timo Salminen. 110 min.

Oncle Boonmee mourant et rêvant de fantômes (Uncle Boonmee can recall his past lives, d'Apichatpong Weerasethakul)

Oncle Boonmee mourant et rêvant de fantômes (Uncle Boonmee can recall his past lives, d'Apichatpong Weerasethakul)

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Boh 29/04/2015 22:36

Au cinéma, j'trouve que les allégories pour les allégories sont une preuve d’égoïsme pure. C'est comme si une métaphore était coupée en deux juste parce que la fin est plus jolie. Comme les scènes dans les films de Jodorowsky qui montrent l'allégorie et la commentent en la décrivant.. avec une métaphore. C'est vrai, pourquoi montrer la masturbation quand on a filmé le résultat?
Reprochez-vous aussi à ce genre de films "d'oublier" le spectateur ?...

Boh 30/04/2015 13:58

C'est bien ce que je dis, tant qu'à faire, autant montrer la démarche. Si c'est si peu clair c'est bien la preuve que trop de métaphores tuent la métaphore..ou la masturbation, la métaphurbation. Quelqu'un devrait en faire sa thèse.
Je plaisante, belle critique en tous cas. :) C'est sûr je n'irai pas le voir par contre.

jsma 29/04/2015 23:45

Ou plutôt, pourquoi ne pas montrer la masturbation?

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