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Journal d'un spectateur


Hotel California (Inherent Vice de Paul Thomas Anderson)

Publié par jsma sur 6 Mars 2015, 13:54pm

Catégories : #inherent vice, #paul thomas anderson, #joaquin phoenix

Hotel California (Inherent Vice de Paul Thomas Anderson)

"Up ahead in the distance/ I saw a shimmering light/ My head grew heavy and my sight grew dim (Au loin/ J'ai vu une lumière chatoyante/ Ma tête est devenue lourde et ma vue s'est embrouillée)" Eagles, Hotel California (1976)

Shasta (Katherine Waterston) surgit au début d'Inherent vice dans la pénombre de la petite maison californienne de Larry Sportello (Joaquin Phoenix), dit "Doc". Shasta est l'ex-petite amie de Larry, elle semble réapparaître après une longue absence ("That's you Shasta?" se demande-t-il). Le thème sombre qui lui est dédié (Shasta de Jonny Greenwood) étonne au regard de la lumière qui éclaire sa peau dorée. Comme si Shasta - fantôme d'amour de Larry - était devenue, pendant son absence, une femme de film noir. Après ce prologue presque rêvé, les lettres vertes d'Inherent vice apparaissent à l'écran comme sur une devanture d'hôtel: le film nous accueille chez lui. Bien que l'énergique Vitamin C de Can accompagne le splendide générique d'ouverture, on se sent plutôt chez les Eagles, dans Hotel California.

Inherent Vice commence à Los Angeles en 1970. Soit après le Summer of love de la fin des années 60. En 1970, Janis Joplin est déjà morte dans sa chambre d'hôtel et Mick Jagger a perdu son âme à Altamont. Le flower power célébré par la chanson de Scott McKenzie (San Francisco), l'utopie californienne chantée par les Mamas & Papas (California dreamin) se sont brutalement désenchantés. Le film de Paul Thomas Anderson n'ignore pas cet arrière-plan de désillusion. Pourtant, ce n'est pas un film où domine l'amertume. En se maintenant toujours à la hauteur du personnage de Larry Sportello, en nous perdant dans les méandres de son enquête (une sombre affaire de disparition derrière laquelle se cache un cartel de la drogue indochinois), le film occupe un genre - celui du film noir - que Shasta a amené avec elle dans le prologue. Mais il l'occupe sans vraiment l'occuper, il digresse, il tourne autour, à l'image de Doc. Toutes les images qui se présentent à lui sont trompeuses et grotesques: une secte hippie rejoue la Cène avec des pizzas et des bières, une clinique dentaire s'enrichit sur le dos des anciens hippies - comme lui - qui ont perdu leurs dents à cause de l'héroïne. Doc, toujours très occupé par son rôle de privé, ne comprend pas grand chose, il prend des notes sur un calepin, il promène sur le monde un regard vitreux et le film adopte tranquillement son point de vue. Jusqu'à un dernier plan magnifique, où l'on retrouve les lueurs irréelles du prologue: Doc est dans une voiture avec Shasta, ils foncent dans la nuit. L'enquête s'est résolue toute seule, elle n'a plus aucune importance. Par un dernier sourire, Shasta apprend à Doc que tout est fini entre eux. Une lumière vive, venue de nulle part, éclaire alors le regard de Joaquin Phoenix.

Prise entre ces deux extrémités lumineuses, toute l'enquête que raconte Inherent vice apparaît comme une sorte de rêverie autour d'un amour perdu. L'enquête de Doc est un trip peuplé de fantômes. La voix de Joanna Newsom ouvrait, dès le début du film, cette perspective mélancolique et il faut arriver jusqu'au dernier plan du film pour en saisir pleinement le sens. Etrange et très beau fim qu'Inherent vice, où Paul Thomas Anderson trace, comme dans Punch-Drunk Love, le portrait d'un homme inadapté, presque un idiot - Doc Sportello n'est pas différent du personnage incarné par Adam Sandler dans son obsession amoureuse. Mais les deux films diffèrent dans leur forme: il y avait dans Punch-Drunk Love des manières d'auteur, des afféteries agaçantes, une fantaisie un peu décorative que le pas tranquille de Doc a balayées. C'est cette démarche souple, cette aisance sereine qui font la beauté des grands films.

Hotel California (Inherent Vice de Paul Thomas Anderson)

Inherent Vice de Paul Thomas Anderson (Etats-Unis), avec Joaquim Phoenix (Doc Sportello), Josh Brolin (Bigfoot), Katherine Waterston (Shasta), Owen Wilson (Coy Harlingen), Reese Witherspoon (Penny), Joanna Newsom (Sortilège). Scénario: Paul Thomas Anderson (d'après Vice caché de Thomas Pynchon). Production: Paul Thomas Anderson, Daniel Lupi, Joanne Sellar. Photographie: Robert Elswit. Musique: Jonny Greenwood. 148 min. Sortie le 4 février 2015.

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NeoDandy 23/09/2015 22:23

Belle critique. Paul Thomas Anderson est un cinéaste qui m'intrigue mais qui est difficile à approcher : peu de cinémas ont diffusé Inherent Vice ... Le film a été complètement ignoré voire démonté par la critique de la même manière que The Master.

Ces impressions me réjouissent et confortent dans la lecture du roman original traduit en Français ... Vice caché.

jsma 07/03/2015 15:25

Merci pour votre commentaire. Je comprends votre frustration par rapport à l'histoire. En ce qui me concerne, j'ai renoncé à "suivre" l'enquête de Doc vers le milieu du film, prenant alors chaque scène comme elle venait. Le mouvement final du film - de la scène de sexe avec Shasta jusqu'au dernier plan - est vraiment magnifique, il ramène Doc vers son rêve le plus essentiel: étreindre encore la femme qu'il a aimée, imaginer qu'elle est toujours à côté de lui.

Helter Skelter 07/03/2015 13:16

Très belle critique. J'ai quand même eu un putain de mal de crâne en sortant de la séance. Je ne pense pas qu'on puisse aborder le film avec un autre regard que celui de Doc effectivement, parce que dans tous les cas on est défoncés à la fin mais c'est quand même dur! Comment un public peut aborder un regard naïf si chaque scène semble indépendante d'une autre ? Je ne pense pas que ce soit possible de se laisser aller dans ses cas là. La frustration de ne pas comprendre monte, le temps passe et on se rend compte que l'histoire sert plutôt un contexte (choix très poétique d'ailleurs de parler de la fin d'une époque) et c'est intéressant parce c'était pour moi 2h30 de torture mais à la fin.. il y a quelque chose. Vous avez l'air d'avoir aussi apprécié le moment donc je comprend votre critique. La BO est géniale avec "Vitamin C" !

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