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Journal d'un spectateur


Reproduction (Big Eyes de Tim Burton)

Publié par jsma sur 31 Mars 2015, 08:01am

Catégories : #tim burton, #big eyes, #charlie et la chocolaterie, #edward aux mains d'argent, #mathias malzieu

Reproduction (Big Eyes de Tim Burton)

Alors que sortait, il y a un an, Jack et la mécanique du cœur, Mathias Malzieu déclarait dans Le Monde : « En tant que petit rouquin, j'ai aussi eu une enfance marquée par le rapport à la différence. C'est sans doute pour cela que j'aime autant les films de Tim Burton ». Voilà à quoi se réduit aujourd'hui le cinéma de Tim Burton : des histoires d'enfants mal aimés sur lesquels chacun projette ses traumas. Voilà à quoi se résume ce qu'on appelle son univers : un grand livre pour enfants qui embarque dans son histoire tous ceux qui, comme Mathias Malzieu, se sont un jour sentis différents. L'histoire commence sans doute avec Edward aux mains d'argent: en créant ce personnage de jouet inachevé, si délicatement incarné par Johnny Depp, Burton imposait moins un style qu'une figure d'enfant aux yeux tristes qui a dévoré tout son cinéma, au point que Big Eyes l'évoque encore par métonymie à travers les toiles de Margaret Keane. Celles-ci représentent invariablement des petites filles mélancoliques sur lesquelles on aurait greffé le regard d'Edward. Si Big Eyes raconte une histoire d'imposture, le film soulève aussi une question qui concerne peut-être moins Margaret Keane que Tim Burton : qui a volé les yeux d'Edward ? Ou plus précisément : qui les a reproduits pour en faire, comme les petites filles peintes par Margaret Keane, un motif de carte postale?

A l'époque où se déroule l'histoire de Big Eyes – la fin des années 50, le début des années 60 – la reproduction est en train de devenir un motif à la mode dans le monde de l'art : Warhol, cité au début du film, peindra ses boîtes de soupe Campbell en 1962. Burton n'ignore pas ce contexte quand il filme Margaret Keane au supermarché en train de mettre dans son chariot une boîte de Campbell's Soup. Pourtant, Big Eyes n'est pas une comédie satirique sur le marché de l'art : les personnages qui le représentent – le galeriste (Jason Schwartzman) et le critique (Terence Stamp) – sont des figures pittoresques sans profondeur. Comme toujours chez Burton, la satire reste superficielle, presque candide.

Dès qu'il s'intéresse, en revanche, à l'histoire du couple Keane, qui n'est autre qu'une histoire de vol, de spoliation (Walter Keane ayant épousé Margaret pour bâtir une entreprise sur le dos des petites filles tristes qu'on voit sur ses toiles), le film soulève des questions plus profondes : qu'est-ce qu'une signature ? Qu'est-ce qui, dans une œuvre, relève de la reproduction ? Ces deux questions touchent le cinéma de Burton en son cœur. Cinéma d'imitateur – c'est son côté Walter Keane – il reproduit depuis toujours des ambiances gothiques venues des films de Fisher et de Corman, comme Walter Keane a voulu peindre Paris dans le style de Pissarro. Mais – et c'est son côté Margaret Keane – son cinéma a aussi cherché, sous l'imitation, une âme d'auteur, une profondeur d'artiste. Et on lui en a longtemps prêté une (Burton faisait la couverture des Cahiers à l'époque de Mr Jack), avant de découvrir ce qu'étaient vraiment ses films. De la chocolaterie de Willy Wonka à l'immonde palais de la Reine Rouge dans Alice au pays des merveilles, son cinéma a peu à peu étalé sous nos yeux toute son imagerie kitsch, nous enrobant dans sa mélasse comme Augustus Gloop, le garçon trop gourmand qui tombe dans la rivière-mélangeuse de Willy Wonka. Dès lors, est-ce un hasard si le terme « kitsch » est employé par un critique d'art (Terence Stamp) pour qualifier l'horrible fresque peinte par Margaret Keane pour l'UNICEF? La peintre, comme Tim Burton, a reproduit son motif jusqu'à la saturation. Trop d'enfants tristes ont tué l'enfant triste.

Je précise que l'univers de Burton m'a toujours profondément ennuyé : je ne lui trouve aucune profondeur, aucune grâce non plus dans sa superficialité. Même lorsqu'il va chercher Vincent Price dans Edward pour s'inventer un père symbolique, ce n'est pas Price que je vois, mais déjà une mécanique, une manufacture d'objets bizarres - celle d'où va sortir Edward - qui vont ensuite servir à décorer les autres films. En ce sens, Big Eyes me semble, malgré les angoissantes questions que Burton se pose à lui même à travers l'histoire de Keane, presque aussi superficiel que ses autres films. Big Eyes aurait pu être une confession bouleversante s'il avait dit pourquoi le regard triste d'Edward est devenu un motif de carte postale. Big Eyes aurait pu être un drame étrange s'il avait interrogé la part d'obsession ou de hantise qui se cache sous les croûtes de Margaret Keane. Mais lorsqu'on lui demande pourquoi elle peint des petites filles aux yeux si tristes, celle-ci se contente de dire que les yeux sont « le miroir de l'âme ». Même dans ses dialogues, Big Eyes se maintient - volontairement - dans une logique de reproduction (des phrases toute faites, des clichés).

Lorsqu'au procès de sa femme, Walter Keane pastiche des scènes de Perry Mason, le film reste encore dans la reproduction. Jusqu'à ce happy end où l'artiste est enfin rétablie dans son droit : Margaret Keane, qui a essayé un instant de changer de style en faisant du sous-Modigliani, a gagné le droit de repeindre des petites filles aux yeux tristes. Conclusion presque cynique: il faut reproduire ce que l'on sait faire. La conscience tranquille, Burton peut maintenant s'atteler à la suite d'Alice au pays des merveilles.

Les Big Eyes sont partout, comme des boîtes de soupe Campbell: un cauchemar de Margaret Keane ou de Tim Burton?

Les Big Eyes sont partout, comme des boîtes de soupe Campbell: un cauchemar de Margaret Keane ou de Tim Burton?

Big Eyes de Tim Burton (sortie le 18 mars 2015), avec Amy Adams (Margaret Keane), Christopher Walz (Walter Keane), Jason Schwartzman (un galeriste de San Francisco), Terence Stamp (un critique d'art), Danny Huston (un journaliste). Scénario : Scott Alexander et Larry Karazewski. Photographie : Bruno Delbonnel. Musique : Danny Elfman. 106 min.

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