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Journal d'un spectateur


Pour le mythe (Birdman d'Alejandro Gonzalez Inarritu)

Publié par jsma sur 15 Mars 2015, 21:12pm

Catégories : #inarritu, #birdman, #mythe, #michael keaton, #liberace, #maps to the stars, #sils maria

Pour le mythe (Birdman d'Alejandro Gonzalez Inarritu)

« Va te purifier dans l'air supérieur » (Baudelaire, Elévation)

Birdman s'ouvre sur le plan d'un ciel où tombe une météorite. Dans le plan suivant, on découvre Riggan Thomson (Michael Keaton) en lévitation dans sa loge d'acteur de théâtre. « This place is horrible, it smells like balls » (Cet endroit est horrible, ça pue le slip). Du ciel, on passe à la plus grande trivialité : on ne pouvait imaginer pour cet acteur vieillissant – en qui se résume la carrière en dents de scie de Michael Keaton – de chute plus pathétique que celle que nous racontent les deux plans que je viens de décrire. Riggan, qui a été autrefois Birdman, un super-héros de blockbusters, apparaît comme un oiseau qui a perdu le contact avec le ciel. Sa loge est une cage et son théâtre, un labyrinthe.

Birdman est une parabole sur l'acteur : Riggan et son double héroïque cherchent une scène sur laquelle renaître. « We're not dead », lance l'homme-oiseau au comédien. Une telle fable entre en résonance avec plusieurs films récents : on a vu une actrice déclinante rejouer sur scène le drame de ses débuts (Juliette Binoche dans Sils Maria), une autre vendre son âme à un producteur pour devenir un pur simulacre (Robin Wright dans Le Congrès). Dans Maps to the stars, le thème de la fin de carrière s'incarnait ironiquement dans le suicide du très jeune Benjie Weiss, enfant-star déjà carbonisé, qui mourait sous les étoiles en égrenant les vers de Liberté de Paul Eluard. L'originalité de Birdman consiste à prendre cette fable sur l'acteur non du côté du drame, mais du côté du mythe. Du premier plan (la météorite tombée du ciel) au dernier (la disparition de Riggan Thomson), le ciel est posé comme un lieu que l'acteur doit retrouver. La parabole est presque religieuse (une chute/ une résurrection), mais le scénario la complique en nous faisant croire que la renaissance de Riggan Thomson aurait pu avoir lieu sur d'autres scènes : celle du théâtre bien sûr (l'acteur compte sur le succès de son spectacle pour se relancer), mais aussi une scène plus vaste et contemporaine, élargie à Youtube et Facebook.

Sur ce plan, il faut reconnaître que le film est très faible : comme Assayas dans Sils Maria, Inarritu veut s'emparer du contemporain mais n'a rien à en dire. Sa thèse, régulièrement alimentée par des images enregistrées sur iphone, tombe sous le sens : l'acteur contemporain n'a plus sa place sur les plateaux de théâtre, monter Carver est même le comble de la ringardise dans une époque où l'acteur peut facilement faire du clic sur Youtube. On trouvait déjà la même opposition grossière dans Sils Maria : d'un côté la tablette toujours allumée de Kristen Stewart, de l'autre, les affres du métier d'actrice, la rencontre douloureuse d'une comédienne vieillissante avec un rôle de jeunesse.

Benjie Weiss (Evan Bird), jeune acteur carbonisé dans Maps to the Stars de David Cronenberg (2014)

Benjie Weiss (Evan Bird), jeune acteur carbonisé dans Maps to the Stars de David Cronenberg (2014)

Le suicide raté de Riggan Thomson dans Birdman

Le suicide raté de Riggan Thomson dans Birdman

Comme le personnage de Juliette Binoche dans Sils Maria, Riggan Thomson représente donc le passé, l'ancien, tandis que sa fille (incarnée par Emma Stone) est typiquement une spectatrice contemporaine : elle reproche à son père de ne pas avoir créé de profil Facebook et elle profite de son suicide raté sur scène pour lui créer un compte Twitter, lui annonçant ensuite à l'hôpital qu'il a déjà des milliers de followers. Peut-être fallait-il un regard plus bienveillant sur le présent (ou plus nuancé, plus subtil) pour ne pas tomber dans une satire aussi facile. En revanche, tout ce que le film dit du théâtre me semble assez juste. En adaptant Carver, Riggan Thomson ne cherche pas sur scène une vérité qui serait celle de la vie : il n'y a que les mauvais comédiens (celui qu'incarne Edward Norton par exemple) qui croient encore à la vérité du spectacle vivant, au « real art ». Le film dit – ironiquement – que cette vérité consiste à bander sur scène, il lui donne la forme grotesque d'une érection. Riggan Thomson cherche une autre vérité : ce qu'il met en scène, c'est sa disparition en tant d'acteur. Il l'énonce en coulisses (« I'm fucking disappearing ») et la répète sur scène (« I'm not here »). Le plateau de théâtre n'est pas le lieu de sa renaissance, mais plutôt l'endroit d'où il va s'éteindre, dans l'apothéose d'un suicide sur scène qui lui vaudra une standing ovation.

Le film aurait pu s'arrêter là, mais Inarritu ne veut pas conclure sur cette séquence, il a besoin d'une autre fin, il veut conduire son personnage, littéralement, vers d'autres cieux. Le ciel n'est pas pour lui un lieu perdu et inaccessible (comme à la fin de Maps to the Stars), mais un espace pur et mythique que son comédien doit rejoindre. La trajectoire de la fable est verticale, mais le pari esthétique du film – cette fameuse prise continue d'1h40 en steadicam – consiste à nous faire croire qu'elle peut aussi se déployer par circonvolutions, en s'enroulant autour de son personnage.

Les références à Shining sont assez transparentes : des portes s'ouvrent sur des espaces plus ou moins imaginaires, les fantômes de l'existence de Riggan viennent lui rendre visite (sa femme), les situations se répètent comme les phrases sur la machine à écrire de Jack Torrance. Le théâtre de Riggan, comme l'Overlook, est une cage. Et de l'autre côté se trouve un monde encore plus étrange, où l'on voit un comédien raté beugler la célèbre tirade de Macbeth (« Life is a walking shadow... »). Un mauvais spectacle se poursuit hors de la scène et rien n'est peut-être plus émouvant, dans Birdman, que la promenade mélancolique de Riggan à Broadway, la veille de la première. Promenade qui lui révèle la vanité de sa vocation : après avoir réglé ses comptes avec une critique, il laisse sur un bar la serviette en papier sur laquelle Carver avait autrefois écrit pour lui une phrase pleine de promesses. Le mythe – auquel croit le film – commence alors à apparaître, sous la forme encore travestie d'un blockbuster, lorsque Riggan redevient Birdman dans une scène parodique d'apocalypse urbaine.

Dès lors, le film n'a plus qu'à se dénuder. Nombreuses sont, dans Birdman, les scènes de mise à nu : lorsqu'Edward Norton se déshabille pour un essayage de costume, lorsque Riggan court en slip dans Times Square. Cette mise à nu aboutit au plan où Riggan, après son suicide raté, enlève à l'hôpital le pansement en forme de masque qui couvre une partie de son visage. A ce moment, le film ne joue pas sur le pathos – scène trop connue de l'acteur vieillissant découvrant sa fatigue dans le reflet d'un miroir. Un panoramique nous révèle Birdman assis sur la cuvette des toilettes. Retour à la trivialité, au corps qui chie, à la loge qui pue le slip. Le film ne peut évidemment en rester là. Inarritu doit renvoyer son personnage dans le monde des esprits (des dieux?), il veut conclure son film sur ce qu'il faut bien appeler une assomption.

Mais ce ne sera pas une assomption grotesque comme dans Liberace de Soderbergh, où le personnage de Matt Damon revoit l'esprit de son amant quitter la scène dans un show flamboyant. L'assomption de Riggan est invisible (c'est ce qui fait sa beauté), elle nous est révélée par ce contrechamp d'une rue déserte, au moment où le personnage d'Emma Stone comprend que son père a fait le grand saut. Réponse naïve, mythique sans être grandiloquente, à cette réplique de Riggan : « I'm really fucked up this time » (Cette fois, je suis vraiment foutu).

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L'envol de Michael Douglas dans Ma vie avec Liberace de Steven Soderbergh (2013)

L'envol de Michael Douglas dans Ma vie avec Liberace de Steven Soderbergh (2013)

Je préfère cette conclusion simple et naïve aux boursouflures de Sils Maria, à sa prétention à faire dialoguer les époques et les formes (Bergman et Skype, les nuages romantiques du col de Maloja et google images). Je ne crois pas aux larmes de Juliette Binoche à la fin de Sils Maria, je n'y vois qu'un artifice visant à faire résonner une note mélancolique (sur le temps qui passe, le remplacement cruel de l'actrice) alors que le film est composé – essentiellement – de joyeuses randonnées en montagne. Je veux bien croire, en revanche, à l'envol de Riggan Thomson, j'y vois même une réponse du film à sa propre pesanteur, un geste qui le libère enfin de tout discours (sur l'époque, sur le théâtre, sur la critique). Libéré de son poids par le mythe, Birdman peut alors, à l'image de son personnage, s'élever sereinement vers les hauteurs.

Pour le mythe (Birdman d'Alejandro Gonzalez Inarritu)

Birdman d'Alejandro Gonzalez Inarritu (en salle depuis le 25 février 2015). Avec Michael Keaton (Riggan Thomson/ Birdman), Edward Norton (Mike Shiner), Emma Stone (Sam Thomson). Scénario : A. G. Inarritu. Photographie : Emmanuel Lubezki. Musique : Antonio Sanchez. 119 min.

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