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Journal d'un spectateur


Dans l'oeil de Viola Davis (Hacker de Michael Mann)

Publié par jsma sur 28 Mars 2015, 21:54pm

Catégories : #hacker, #michael mann, #collatéral, #drive, #chris hemsworth, #viola davis, #nuit

Dans l'oeil de Viola Davis (Hacker de Michael Mann)

Hacker commence par une scène de hacking vue de l'intérieur, comme si le ventre d'un gigantesque réseau informatique était ouvert sous nos yeux. Quelques secondes plus tard, une centrale nucléaire explose. Le message est clair : le monde nous échappe, nous ne contrôlons ni les causes ni les effets. C'est par ce montage allant d'un piratage informatique à une catastrophe industrielle que Hacker veut nous faire croire qu'il traite son sujet. On sait que Mann s'est beaucoup investi dans l'écriture du scénario : ses personnages parlent un jargon obscur mais réaliste, où reviennent régulièrement des termes techniques (« malware », «dumpbase »). Le monde du film est à l'image de son héros, Hathaway (le hacker incarné par Chris Hemsworth) : c'est un monde de spécialistes qui craquent des mots de passe, détournent des adresses IP et contemplent les données s'alignant sur leurs écrans comme des messages venus d'ailleurs.

Un ingénieur travaillant dans la Silicon Valley aurait déclaré, en découvrant le film en janvier dernier : « Il s'agit probablement des scènes de hacking les plus crédibles qu'il m'ait été donné de voir (1) ». Mais est-ce que cette vraisemblance fait l'intérêt du film? N'a-t-on pas vu suffisamment de clés USB et de barres de téléchargement dans les derniers blockbusters (de Skyfall au dernier Captain America) pour ne pas tomber d'ennui devant ces scènes où défilent encore sur les écrans des lignes de datas censées figurer la déréalisation de notre monde?

D'un strict point de vue scénaristique, Hacker n'a aucun intérêt. Mais c'est un film de Michael Mann, c'est-à-dire une film où le style s'exprime dans chaque scène, tant dans la façon d'accorder à ses personnages de brèves parenthèses romantiques (Hathaway tombant amoureux d'une de ses coéquipières hongkongaises), que dans la manière de les envelopper dans la nuit, jusqu'à un épilogue à Jakarta, morceau de bravoure où les figurants viennent faire vibrer dans l'image les lueurs de leurs flambeaux et les couleurs de leurs costumes traditionnels. Etrange séquence, qui marque à la fois le sommet du style de Mann et se présente, du point de vue de l'action, comme un retour aux corps (un bon vieux duel au couteau) dans un film qui commence dans le ventre d'un réseau.

Ce finale, pourtant, ne donne pas une impression de réalité plus grande que les premiers plans du film : on revient aux corps, mais le monde, malgré les milliers de figurants qui défilent en lignes horizontales, semble étrangement vide. Seule rayonne la nuit.

Le finale de Hacker à Jakarta

Le finale de Hacker à Jakarta

Dans Manhunter (1986), le troisième film de Michael Mann, le profiler incarné par William Petersen finissait par comprendre que le tueur qu'il traquait faisait jaillir le sang sur les murs par pur plaisir esthétique: parce que la lumière de la lune donnait au sang une teinte proche du noir. Peu à peu, le cinéma de Michael Mann s'est nourri de cette obsession : admirer la nuit, magnifier sa texture. Et c'est au début des années 2000, lorsque Mann abandonne la pellicule pour la HD sur le tournage de Collatéral (2004), que la nuit acquiert chez lui une profondeur nouvelle. «La clé, c'était de capturer les ciels de nuit. C'est précisément pour cela que Michael Mann a décidé d'utiliser une caméra haute définition. [Il] voulait qu'il y ait à l'intérieur de la voiture [le taxi de Jamie Foxx] une lumière ténébreuse et que les visages apparaissent comme des lueurs », expliquait récemment Dion Beebe (2), le chef opérateur de Collatéral. En enveloppant les visages dans le noir – et notamment, celui de Tom Cruise, complètement livide – Mann a peut-être réalisé le plus beau thriller urbain des années 2000. Presque un modèle pour les films qui viendront ensuite : Refn s'en souviendra au moment de faire Drive.

Collatéral (Michael Mann, 2004)

Collatéral (Michael Mann, 2004)

Drive (Nicolas Windig Refn, 2011)

Drive (Nicolas Windig Refn, 2011)

Mais en magnifiant ainsi la nuit, Mann lui a aussi tout sacrifié. Dans Collatéral, Jamie Foxx traverse une ville-fantôme, où le tueur, Vincent (Cruise), semble surgir comme un spectre fatigué, qui tombe littéralement d'épuisement à la fin du film, dans une rame de métro. Cruise a génialement senti l'aspect fantomatique de son personnage, faisant renaître sous les traits de Vincent, le personnage incarné par De Niro dans Heat: même allure élégante et froide, accentuée par le blancheur des cheveux et de la peau, éclairés dans des tonalités vertes; Vincent est un fantôme.

Entre Heat et Collatéral, une page s'est tournée : les visages sont devenus, selon les termes de Dion Beebe, des lueurs. Dès lors, peu importe de savoir désormais ce qui se joue dans un film de Michael Mann: de Miami Vice, il me reste essentiellement des souvenirs d'ambiance, de textures, de lueurs. Cette tendance abstraite s'accentue encore dans Hacker, moins lorsque le film se mesure à la dimension technologique de son récit, que dans les scènes où les corps s'étreignent et tombent. Aimer/mourir: c'est en suivant cette dialectique romantique que le style de Mann a trouvé sa plénitude. Lorsqu'il filme par exemple la première étreinte entre Chris Hemsworth et Tang Wei (sensation presque physique du grain de peau de l'actrice), ou lorsqu'il suspend le tempo d'une scène de gunfight en contemplant le battement d'une paupière. Le personnage de Viola Davis vient de tomber sous les balles, Mann ouvre alors une béance dans sa séquence, il fixe la mort dans le battement d'une paupière, ouvrant grand son film sur la mort. C'est dans ce plan - le plus beau plan du film - que réside le romantisme abstrait de Hacker.

Violas Davis dans Hacker

Violas Davis dans Hacker

(1) So Film, n°28.

(2) Les Cahiers du cinéma, n°702.

Hacker (Blackhat) de Michael Mann (sortie le 18 mars 2015). Avec Chris Hemsworth (Hathaway), Viola Davis (Carol Barrett), Yorick van Wageningen (Sadak), Tang Wei (Lien Chen). Scénario : Michael Mann et Morgan Davis Foehl. Photographie : Stuart Dryburgh. 133 minutes.

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