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Journal d'un spectateur


Avec modération (Hungry Hearts de Saverio Costanzo)

Publié par jsma sur 1 Mars 2015, 15:54pm

Catégories : #hungry hearts, #dépression, #mère cinglée, #véganisme, #horreur

Avec modération (Hungry Hearts de Saverio Costanzo)

Hungry Hearts aurait dû s'appeler Hungry Baby : le titre n'était certes pas fameux – Hungry Baby évoque un scénario de film Z – mais il aurait eu le mérite d'indiquer clairement au spectateur ce qui tourmente les trois personnages principaux du film : l'alimentation d'un bébé. La question est vraiment prise très au sérieux : à la naissance de son fils, Mina, végane hardcore, lui impose un régime spécial, composé d'avocats et d'huiles végétales. L'enfant, apprend-on plus tard, a de graves carences alimentaires qui retardent son développement, il risque de mourir de malnutrition. Le père décide alors d'agir. Et que peut-il bien se passer lorsque la belle-mère prend le parti de son fils, enlevant à Mina son enfant pour lui cuisiner des steaks hachés?

Ce résumé n'a rien de caricatural : dans le choix entre les deux régimes alimentaires se joue toute la dramaturgie du film, qui parvient à créer du suspense sur une réplique aussi plate que «Ton fils a vomi de la viande? ». On pourrait reconnaître en cela la réussite d'Hungry Hearts : en lisant les sites et revues dédiées au véganisme, Saverio Costanzo aurait perçu la part sombre de son époque, transformant la doctrine végane en peur sociale, et au-delà, en phobie de la vie. Au milieu du film, Mina n'est plus seulement obsédée par la purée d'avocats, elle se métamorphose en dangereuse harpie, ne sort plus de chez elle, protège son bébé des griffes de sa belle-mère, qui incarne un régime alimentaire hérétique à ses yeux. Ce cap vers ce qu'on pourrait appeler le thriller alimentaire, le film franchit assez maladroitement, sans que l'on sache très bien de quel côté son coeur balance. Soit Hungry hearts est le premier film d'horreur ayant pour sujet le véganisme  - et dans ce cas, il est novateur et important car il va scruter l'horreur d'un discours aujourd'hui largement partagé, qu'il prend au pied de la lettre: un enfant, après tout, pourrait bien mourir de faim au nom du véganisme, ce ne serait pas le premier enfant à mourir au nom d'une doctrine. Soit, de façon diamétralement opposée, Hungry hearts dépeint l'horreur du mode de vie carnivore à travers le portrait d'une femme follement maternelle, aussi débordante d'amour et d'angoisse que Mia Farrow dans Rosemary's Baby. 

C'est sans doute cette ambiguïté, cette façon de se tenir au bord de l'horreur qui a valu au film la comparaison avec le classique de Polanski. Je ne vois cependant aucune ressemblance entre les deux. Dans Hungry Hearts, l'hypothèse horrifique reste subliminale parce que le film n'ose pas s'emparer pleinement de son véritable objet: ayant fait de l'alimentation de son fils une monomanie, Mina apparaît rapidement comme une mère cinglée. Et le film la regarde de cette façon, avec une froideur de plus en plus grande, comme une sorcière végane - alors que son début assez prometteur (une rencontre aux toilettes, dans une odeur irrespirable de merde) nous faisait littéralement sentir l'horreur de la digestion organique. En réduisant peu à peu son personnage à son obsession alimentaire, Costanzo écarte trop rapidement une hypothèse qui aurait pu être plus fructueuse : celle de l'amour fou. Mina aurait pu vivre avec son fils une histoire d'amour fou. Un seul plan, le plus beau du film peut-être, en montre les prémices : celui où on la voit marcher sur une plage ensoleillée avec son fils, qu'elle vient d'enlever à son père.

Un mauvais rebondissement finit par restaurer l'ordre moral, sacrifiant le personnage de la mère pour rendre l'enfant au père en bonne santé (mentale). La fin d'Hungry Hearts ressemble à un verdict de juge pour enfants dans un téléfilm : elle dit à quel point le film reflète son époque, tirant de l'histoire qu'il a racontée une leçon de modération assez plate : il ne faut abuser de rien, ni des régimes véganes, ni de l'amour maternel.

Hungry Hearts de Saverio Costanzo (Italie/ Etats-Unis), avec Alba Rohrwacher (la mère), Adam Driver (le père). Sortie le 25 février 2015. 109 min.

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