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Journal d'un spectateur


Sur Réalité de Quentin Dupieux

Publié par jsma sur 23 Février 2015, 08:39am

Catégories : #quentin dupieux, #realité, #wrong cops, #rubber, #film de vieux, #cinéma français

Sur Réalité de Quentin Dupieux

En écrivant sur Realité plutôt que sur American Sniper, je fais le choix de la facilité (1) : choix d'un objet inconséquent, qui n'engage aucune émotion, n'en provoque aucune, ne sert presque à rien. Devant un film aussi facile, il ne faut pas se donner beaucoup de peine, mais se fixer modestement des objectifs : 1) Etre bref ; 2) Se demander pourquoi le film n'est pas drôle ; 3) Dire exactement ce qu'il reste ici de l'esthétique Z de Rubber et de Wrong Cops.

Peut-être faut-il commencer par là : cette esthétique – que Dupieux associe dans chacun de ses entretiens à une forme d'amateurisme (2) - semble avoir été rattrapée par la réalité économique. La réalité du film, ce n'est pas la petite fille qui rêve (idée stupide : elle s'appelle Reality), c'est le marché. On sait à quel point ce marché représente une obsession dans le cinéma de Quentin Dupieux : il faut se souvenir des spectateurs empoisonnés de Rubber, de la scène d'audition chez un producteur dans Wrong Cops. Comme si son cinéma, complexé par son amateurisme, honteux d'être fait avec des caméras de poche (le Canon 5D avec lequel Dupieux a réalisé Rubber, Wrong et Wrong Cops), voulait se venger – bêtement – du "système". J'écris "bêtement" parce que l'opposition entre l'industrie et l'amateurisme se réalise de façon vraiment stupide dans le dernier plan de Rubber: un tricycle, accompagné d'une armée vengeresse d'objets abandonnés dans le désert californien, fonce vers Los Angeles.

Le problème de Réalité réside dans le fait qu'on ne voit plus très bien la nuance entre le "système" et ce qui prétend le parasiter. Jason Tantra (Chabat), un réalisateur d'émissions de cuisine, voudrait réaliser un navet de S.F dont il vend le synopsis au producteur Bob Marshall (Jonathan Lambert). Ce projet a pour titre Waves, une histoire de télévisions tueuses qui grignotent l'intelligence des spectateurs avant de provoquer en eux un phénomène de combustion intérieure qui les tue dans d'atroces souffrances: comme dans Frayeurs de Fulci, ils se vident de leur sang. Le producteur accepte à condition que Tantra lui rapporte le « meilleur gémissement de l'histoire du cinéma ».

Marché conclu. Le film Z de Tantra ne sera pourtant qu'un argument pour nous vendre une assez mauvaise comédie, qui n'a rien à voir avec Waves. Que reste-t-il en effet de la posture d'amateur et de l'esprit Z quand le film multiplie dans son dernier tiers les effets de petit malin (sur le thème rebattu du rêve dans un rêve) et construit ses coups de bluff sur des plans qui rappellent parfois le cinéma de Michel Gondry? Lorsque Jason Tantra, le personnage incarné par Alain Chabat, découvre sa femme (Elodie Bouchez) en train de lire dans son lit, mystérieusement déplacé dans une forêt – car c'est un rêve, comprenez-vous? – on a l'impression de retourner dans les méandres d'Eternal Sunshine of the spotless Mind. Même plan d'un lit perdu dans la nature, même définition du rêve par un visuel. Pourquoi Jason Tantra veut-il faire un film de S.F alors qu'il réalise des émissions de cuisine? Le film ne creusera jamais l'angoisse de son personnage, préférant emboîter ses rêves les uns dans les autres, comme on joue avec des poupées russes.

Un lit au bord de la mer (le triomphe du "visuel" dans "Eternal Sunshine of the spotless Mind" de Michel Gondry)

Un lit au bord de la mer (le triomphe du "visuel" dans "Eternal Sunshine of the spotless Mind" de Michel Gondry)

Un film plus amateur était possible: Tantra aurait pu tourner certaines scènes de Waves, à la manière du Ed Wood de Burton. Mais le scénario ne suit pas cette direction: Tantra cherche son cri parfait et sa quête fonctionne comme un running gag. Il est clair que Dupieux nous donne ici une version cheap de Blow out, où Chabat remplace Travolta, mais son intention s'arrête là, sa parodie ne l'engage pas. Cette histoire de cri, le film ne la porte nulle-part, sauf pour imaginer – dans une de ses nombreuses scènes de rêve – que Tantra reçoit un Oscar pour son cri, dans ce qui est (encore) une parodie (de cérémonie). La présence de Michel Hazanavicius dans cette scène est on ne peut plus significative : le réalisateur des OSS vient remettre à Chabat une statuette qui les situe dans une même communauté d'humour, la parodie s'auto-consacre, les parodistes se félicitent entre eux. Mais le spectateur ne rit pas.

C'est en cela que le film me paraît extrêmement facile : il conçoit l'humour comme un programme consistant à aligner de petits sketchs parodiques censés faire de l'effet. Sans doute le cinéma de Quentin Dupieux a-t-il toujours plus ou moins suivi cette mauvaise pente (Rubber et Wrong Cops étaient déjà entièrement faits de sketchs, ils ne racontaient presque rien), mais au moins doit-on admettre qu'il a inventé parfois de grandes scènes comiques : l'interminable quiproquo lors de l'audition d'Eric Judor et d'un homme à moitié mort dans Wrong Cops, la séquence de la poupée gonflable servant de mauvais leurre au pneu-tueur de Rubber. Dans Réalité, la part d'invention est nulle: quand il ne cède pas au culte très français de la vanne («Kubrick mes couilles », ce n'est pas drôle), le film essaie de restaurer l'esthétique Z dont Dupieux se réclame depuis ses débuts à travers une séquence de rêve dans une salle de cinéma, où Tantra s'est endormi et voit les images de son film. Celles-ci évoquent les cassettes «suédées » de Soyez sympas rembobinez: tel est le vrai cauchemar du film, il ne sort jamais de la parodie. Et Dupieux de rejoindre Gondry dans l'éloge – facile, encore une fois – de la petite forme, du cinéma artisanal. Forme dans laquelle Réalité n'investit pourtant pas la moindre croyance. La projection de Waves dans un cinéma est juste une idée parmi tant d'autres, qui déclenche une série de mises en abyme sur lesquelles repose la fausse malice du scénario.

Dans son rêve, Tantra a donc raison de dire aux spectateurs que Waves, le film qu'ils voient à l'écran, «n'existe pas encore » : comme Dupieux, il rêve du film qu'il n'a pas fait. Alors que d'autres cinéastes français de sa génération (Aja, Laugier, Khalfoun) sont partis aux Etats-Unis pour réaliser les films de genre dont il rêvaient (avec plus ou moins de réussite), Dupieux hésite aujourd'hui entre le cinéma de genre et le (très) mauvais film français (3). De ce point de vue, l'arrivée d'Alain Chabat dans son cinéma est un signe inquiétant, qui laisse présager de quel côté la balance risque bientôt de pencher. Lucide, Dupieux se livre, dans Les Cahiers du cinéma, à une autocritique honnête : « on regrette finalement l'amateurisme des débuts. Dupieux signe là son premier film de vieux […]. Doit impérativement se réinventer. »

Une des images de "Waves" (le film Z de Jason Tantra dans "Réalité")

Une des images de "Waves" (le film Z de Jason Tantra dans "Réalité")

  1. Mon prochain texte sera consacré à American Sniper.

  2. Voir son entretien dans le dernier Cahiers du cinéma (n°708) : « Je veux rester amateur : ce n'est pas une formule ou un slogan, c'est vraiment quelque chose qui me fait peur et qui m'habite profondément. C'est la même pulsion que lorsque j'étais adolescent, quand je louais des VHS et que je mourais d'envie de tourner des scènes exactement comme dans le film ». En mars 2014, Dupieux disait déjà la même chose : « Ce que je sais, c'est que je ne veux pas être professionnel : dès que je sens mon amateurisme disparaître, que je maîtrise mes effets, que je comprends trop ce que je fais, ça me fait flipper [...] » (Cahiers, n°698).

  3. A ce propos, quelqu'un m'a fait remarquer que dans n'importe quelle mauvaise comédie française, une réplique telle que "Kubrick mes couilles" aurait été vue comme navrante. Pourquoi faudrait-il faire une exception? Parce que le film se veut décalé?

Réalité de Quentin Dupieux (sortie le 18 février 2015), avec Alain Chabat (Jason Tantra), Jonathan Lambert (Bob Marshall), Eric Wareheim (le directeur d'école), Kyla Kennedy (Reality), Elodie Bouchez (la femme de Jason Tantra), Roxane Mesquida (l'amie qui vient remettre un prix), Michel Hazanavicius (l'ami qui vient remettre un prix). Scénario, photographie, montage: Quentin Dupieux. 87 min.

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