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Journal d'un spectateur


S.O.S fantômes (La Dame en noir: l'Ange de la mort de Tom Harper)

Publié par jsma sur 3 Février 2015, 23:13pm

Catégories : #la dame en noir, #maison hantée, #gothique, #hammer, #terence fisher, #kubrick, #shining, #kate bush, #shyamalan, #amenabar

S.O.S fantômes (La Dame en noir: l'Ange de la mort de Tom Harper)

En 2012, on pouvait lire sur des sites plus ou moins spécialisés que le succès de La Dame en noir (de James Watkins) marquait la renaissance de la Hammer Films. En jetant Daniel Radcliffe dans un manoir victorien noyé dans une brume immuable – la Maison des marais – les producteurs de La Dame en noir exprimaient pourtant moins leur nostalgie qu'ils ne révélaient leur opportunisme. La Hammer était surtout pour eux un nom de marque sur lequel il s'agissait de restaurer (comme on restaure la façade d'une église) l'esthétique gothique anglaise. Cette restauration relevait en réalité du décapage: s'il ne restait déjà plus grand chose de l'esprit des films de Terence Fisher dans La Dame en noir 1, il n'en reste définitivement plus rien dans La Dame en noir 2 (sous-titré : L'Ange de la mort).

Petite parenthèse historique: dans les années 60, Gilbert Salachas, critique à Radio-Cinéma-Télévision (l'ancêtre de Télérama), considérait les réalisations de Terence Fisher comme « une école de perversion : un moyen d'expression privilégié pour entretenir ou même créer une génération de détraqués et d'obsédés (1) ». On aimerait qu'un critique puisse s'indigner aujourd'hui avec la même emphase à propos de La Dame en noir, qu'il s'inquiète moralement pour la jeunesse, qu'il décèle dans ce film un peu de dépravation. Mais ce n'est visiblement pas l'ambition de la nouvelle Hammer, qui vend du gothique propre, hygiénique et invite dans ses murs rafraîchis les acteurs d'Harry Potter: Adrian Rawlins et Helen McCrory succèdent donc à Daniel Radcliffe. La visite du manoir a quelque chose d'étrange: au détour d'un couloir, ou quelque part dans la brume qui s'enroule sans fin autour de la Maison des marais, on guette parfois l'apparition de Bellatrix.

Deuxième parenthèse historique: dans un texte magnifique, publié dans le premier numéro de la revue Midi-Minuit Fantastique, Alain Le Bris disait des châteaux de Terence Fisher qu'ils étaient le « phalanstère essentiellement sadien des plaisirs de l'homme », qu'ils libéraient de « belles créatures masochistes », organisaient le « coït des songes » (2). On se demande ce qu'il reste de ce coït dans la Maison des Marais. Réponse : des orphelins (comme dans L'Orphelinat de Bayona), une sage institutrice et un jeune aviateur sorti d'un film de Spielberg (Jeremy Irvine était le héros du très beau Cheval de guerre). Que se passe-t-il entre tous ces personnages ? A peu près rien : les enfants tombent comme des mouches (car il faut tout de même que la dame en noir en tue quelques-uns) pendant que l'institutrice et l'aviateur essaient, chacun de leur côté, de surmonter leurs traumas (un avortement pour elle, la mort tragique de ses coéquipiers pour lui). Il est clair que Tom Harper n'a jamais dû voir les films de Terence Fisher, mais qu'il les ait vus ou pas ne change rien au contrat pour lequel on l'a engagé. On lui demande avant tout de fabriquer une imagerie gothique de catalogue, ce qu'il fait. Mais au rouge vermeil des tentures de Fisher, il préfère le gris, le bleu clair, le vert d'eau: sa tâche de réalisateur semble se limiter à ce travail de peintre en bâtiment. Et on ne voit dans le film que l'exécution de cette tâche, consciencieusement accomplie. La scène la plus représentative de ce travail se situe hors de la Maison des marais (que l'institutrice, l'aviateur et les orphelins ont enfin eu la présence d'esprit de quitter après deux suicides d'enfants). Le décor de cette scène est celui d'une fausse piste d'aviation qui sert de leurre pour l'aviation allemande (car le contexte du film est celui de la Deuxième Guerre mondiale). Un fantôme d'enfant se trouve caché dans l'un des avions en bois posés sur la fausse piste d'atterrissage. L'idée du faux décor est assez séduisante, elle rappelle la ville-témoin que l'on découvre au début d'Indiana Jones et les crânes de cristal. Mais ce décor accuse aussi la fausseté de tout ce qu'on a vu précédemment: comme la piste d'aviation, la Maison des marais était un leurre - ce qu'est au fond tout décor de film d'horreur. Mais Tom Harper n'essaie même pas de faire semblant, de jouer sur le pouvoir du leurre, de soumettre son décor à une sorte d'hallucination collective : l'aviateur ne voit rien, la plupart des enfants ne voient rien.

Dans l'Overlook de Shining, le don de Danny servait à révéler la puissance des leurres (on pouvait aussi les appeler aussi fantômes, apparitions) et ces leurres étaient tellement convaincants que les parents de Danny finissaient eux aussi par les voir dans l'hôtel. A ce titre, une des scènes les plus terrifiantes de Shining est peut-être celle où Shelley Duvall ouvre par mégarde la porte d'une des chambres de l'hôtel et distingue sur le lit un locataire fantôme, habillé comme pour aller au bal dont on voit les photos dans le plan final. L'homme, surpris, semble sur le point de goûter au plaisir d'une fellation effectuée par un personnage arborant un masque indescriptible : est-ce un porc? un chien? Dans cette scène, l'imaginaire de Danny (marqué par le costume animal du fantôme, qui évoque les déguisements des enfants, l'imaginaire du conte) rencontrait les fantasmes de ses parents pour produire une vision déréglée, un leurre horrible. On ne pouvait évidemment en attendre autant de La Dame en noir: l'Ange de la mort, mais on aurait aimé que la Maison des marais ressemble à autre chose qu'une boutique dont les portes grincent, qu'elle soit un peu plus dépravée, un peu plus hantée.

L'horrible vision de Shelley Duvall dans Shining (Kubrick, 1980)

L'horrible vision de Shelley Duvall dans Shining (Kubrick, 1980)

Contrairement à Kubrick, Amenabar (dans Les Autres) ou au génial Shyamalan (dans Le Sixième sens), Tom Harper n'a rien à faire des enfants, ni de leur enfance, ni de leurs peurs. Trop occupé qu'il est à filmer sa jolie boutique gothique, il n'essaie jamais de tirer quoi que ce soit du mauvais scénario qu'il a entre les mains, sa réalisation ploie au contraire sous le poids des mauvaises idées : un aveugle vient effrayer la jeune institutrice, un rocking-chair grince dans l'ancienne nursery, les portes claquent à tout-va. La Dame en noir, prouve donc, après Mama et Mr Babadook, que le gothique est devenu une formule absolument creuse. Harper se contente de recycler de façon industrielle des procédés ayant fait recette dans le cinéma espagnol des années 2000 : le pathos de L'Orphelinat de Bayona y rencontre la parabole historique du Labyrinthe de Pan. Et de tout cela, il ne reste déjà plus rien lorsque défile le générique de fin.

(1) et (2) Midi-Minuit Fantastique, L'Intégrale, vol.1, éd. Rouge Profond.

La Dame en noir: L'Ange de la vengeance de Tom Harper (sortie le 14 janvier 2015). Avec Jeremy Irvine (l'aviateur), Phoebe Fox (l'instutrice). 98 min.

Kate Bush, Hammer Horror (1978)

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