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Journal d'un spectateur


Contrat (50 nuances de Grey, de Sam Taylor-Wood)

Publié par jsma sur 15 Février 2015, 16:56pm

Catégories : #50 nuances de grey, #saint-valentin, #jamie dornan, #dakota johnson, #fanfiction, #E.L James

Contrat (50 nuances de Grey, de Sam Taylor-Wood)

« La destinée de la femme est d'être comme la chienne, comme la louve, elle doit appartenir à tous ceux qui veulent d'elle » (Sade, La Philosophie dans le boudoir).

On fait à 50 nuances de Grey un étrange procès : on lui reproche de refléter tristement son époque, de manquer d'audace et d'ambition esthétique alors que sa forme très populaire l'oblige à faire avec la médiocrité du matériau dont il est tiré - soit le best-seller d'E. L James (50 Shades), fan-fiction étran<em>ge où les rêve intemporels des jeunes filles candides rencontrent un romantisme désenchanté, qui essaie de se réinventer à coups de fouet. La critique, qui a accueilli le film très fraîchement, n'a su que faire de cet objet hybride et mal foutu, d'abord élaboré dans l'ombre de Twilight et popularisé sur des sites de fanfic. Elle n'a pu que plaquer sur le film un système de références issues de sa culture, cherchant les traces de Sade et de Sacher-Masoch là où 50 nuances apparaît surtout comme une sorte de Philosophie dans le boudoir pour les nuls. La destinée de la femme (Anastasia) n'est plus d'être comme la chienne ou la louve - mais plutôt de gérer ses plaisirs en contractualisant chaque aspect de sa vie sexuelle, selon une logique ultralibérale que le film suit très sereinement, comme s'il nous racontait, pendant deux heures, un conte de fées.

Cette logique s'incarne dans une scène assez remarquable, où il s'agit de signer un contrat de plusieurs pages: éclairée dans une lumière de soleil couchant, cette scène transforme le couple en coentreprise - mais la douceur de sa lumière, ses tonalités un peu kitsch en font un moment d'idéalisation, presque un dîner romantique (des domestiques dévoués se chargent de servir les deux parties durant la négociation commerciale). Le contrat décline la vie sexuelle en clauses dont les modalités sont négociables: Anastasia peut rayer les mentions non désirées (le fist par exemple, ou le bondage). Avant la signature de celui-ci, elle a été soumise à une sorte de stage sexuel, cédant rapidement au désir de Grey et faisant peu de cas de sa virginité : en somme, le stage a bien fonctionné. A ce titre, il n'est pas anodin que la scène d'ouverture du film se situe dans les bureaux de Grey et qu'elle prenne la forme d'un entretien d'embauche maquillé romantiquement en scène de love at first sight. 50 nuances nous dit dès son prologue à quel idéal romantique aspire la fan-fiction: cet idéal n'a rien de classique - le love at first sight, l'apparition inattendue de Grey dans un bar, les tergiversations de la jeune fille ne sont que des clichés traités comme tels. Le romantisme dont nous parle le film est bien plus contemporain, tant dans son esthétique (essentiellement télévisuelle, donc globalement immonde) que dans son refus (jusqu'à un certain point) du sentiment.

Personne ne s'est étonné de l'incroyable absence de moralité de 50 nuances. Lorsque Grey dit à Anastasia: je te fouetterai autant que tu voudras, mais ne compte pas sur moi pour partager ton lit, il est loin d'apparaître comme un héros classique de comédie romantique, il n'a aucun idéal amoureux, mais simplement des goûts, exposés à Anastasia lorsqu'il lui ouvre la porte de sa salle de jeux, cabinet rempli de martinets et de cravaches. Tout le dessein du film - et il faudrait se demander jusqu'à quel point il est ironique - consiste alors à interroger l'idéal du prince charmant en le confrontant à une sorte de trip sexuel reposant sur la soumission de la jeune fille. Soumission qu'il faut prendre au sens figuré, car les scènes d'initiation d'Anastasia, qui s'enchaînent mécaniquement dans la seconde partie du film (de la fessée aux coups de cravache) sont très prudes et presque grotesques 50 nuances n'est pas L'Empire des sens, c'est un film de Saint-Valentin, ne l'oublions pas.

Mais peu importe, puisque c'est surtout l'accumulation de ces scènes qui fait sens, c'est par là que le film se montre peut-être le plus aventureux. Toujours insatisfaite, la jeune fille en redemande, transformant son prince charmant en plan-cul. Chaque scène d'initiation prévue par le contrat fait naître en elle une frustration: les clauses étaient pourtant très précisément définies, mais il était difficile de prévoir, chez Anastasia, tant de bonne volonté. Son désir d'apprendre – c'est-à-dire de baiser – se manifeste d'ailleurs bien avant le début des séances S.M. Les cadeaux raffinés du Prince ne la touchent pas : elle n'a rien à faire de l'édition originale de Tess d'Uberville, roman bien trop classique pour elle. Anastasia - malgré la composition un peu outrancière de Dakota Johnson, qui ne cesse de minauder - n'est pas une vierge effarouchée. La signature du contrat ne pose pas pour elle une limite de bienséance - elle va même assez loin dans sa soumission aux goûts de son maître - le contrat sert surtout à contenir un grand débordement libidinal, auquel le film essaie de donner forme, avec plus ou moins de bonheur.

La partie la plus heureuse de 50 nuances est indiscutablement la première, parce que tous les fantasmes de l'héroïne s'y déploient insouciamment, dans un déchaînement érotique propre à la fan-fiction. Cela veut dire: sans aucune distinction de qualité. Aussi a-t-on droit à une scène nourrie de romantisme télévisuel lorsque Grey surgit comme un bachelor pour emmener Anastasia en hélicoptère. Mais il existe aussi dans le coeur de la jeune fille des rêves moins immédiatement connectés à cette imagerie télévisuelle: la deuxième scène de rencontre est, de ce point de vue, assez remarquable. Surprise par Grey dans un magasin de bricolage où elle est employée, Anastasia doit lui fournir de la corde et du ruban adhésif. Jouant avec les codes de la comédie romantique – la rencontre inattendue dans un lieu improbable – cette scène nous plonge dans l'érotomanie de la jeune fille, qui songe déjà à Grey comme à un Maître. Cette érotomanie fabrique une première image mentale: celle du torse nu de Grey – récurrente dans la deuxième partie du film – que la jeune vendeuse imagine quand elle apprend qu'il n'a pas besoin de vêtements particuliers pour bricoler.

On peut regretter que le film abandonne ensuite cette espièglerie pour sonder les névroses de Grey, pauvre oiseau blessé qui joue au piano un Prélude de Chopin après avoir fouetté sa partenaire. En tant qu'objet populaire, 50 nuances est contraint de revenir vers les zones rassurantes de la psychologie, de transformer l'initiation sexuelle en apprentissage de l'amour et de la vie à deux, de passer de l'attachement physique à l'attachement sentimental. Mais cette limite ne fait peut-être que renforcer le charme du film – de sa première partie, au moins – elle l'ouvre peut-être encore plus à la puissance du fantasme féminin. Quand vient le sentiment amoureux, c'est déjà le début de la fin: une porte d'ascenseur peut alors se refermer sur le beau visage de Dakota Johnson. L'initiation est terminée, et le contrat rempli.

50 nuances de Grey de Sam Taylor-Wood, avec Jamie Dornan (Christian Grey) et Dakota Johnson (Anastasia). 124 min. Sortie le 11 février 2015.

Article mis à jour le 12 février 2016.

Contrat (50 nuances de Grey, de Sam Taylor-Wood)
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Commenter cet article

Do 16/02/2015 22:06

Je trouve que le film aurait pu avoir beaucoup plus d'impact artistique sans la niaiserie des dialogues et le sentimentalisme à la con. C'est quand même une fan fiction de Twilight à la base, et malgré le thème, les choix scénaristiques se tournent vachement vers la facilité. "Tenez spectateurs, je vous promets des sentiments et vous me filez l'argent."

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