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Contrat (50 nuances de Grey, de Sam Taylor-Wood)

Contrat (50 nuances de Grey, de Sam Taylor-Wood)

Contrat (50 nuances de Grey, de Sam Taylor-Wood)

« La destinée de la femme est d'être comme la chienne, comme la louve, elle doit appartenir à tous ceux qui veulent d'elle » (Sade, La Philosophie dans le boudoir).

On fait à 50 nuances de Grey un étrange procès : on lui reproche de refléter tristement son époque, de manquer d'ambition esthétique alors que sa forme très populaire l'oblige à faire avec la médiocrité du matériau dont il est tiré - soit le best-seller d'E. L James (50 Shades), fan-fiction où les rêves d'une jeune fille candide (Anastasia) essaient de réinventer, à coup d fouets, la figure du prince charmant . La critique, qui a accueilli le film très fraîchement, n'a su que faire de cet objet mal foutu, d'abord élaboré dans l'ombre de Twilight et popularisé sur des sites de fanfic. Elle n'a pu que plaquer sur lui un système de références issues de sa culture, citant Sade et Sacher-Masoch là où 50 nuances apparaît avant tout comme le récit d'un commerce sentimental. La destinée de la femme n'est pas d'y être comme la chienne ou la louve - mais plutôt de gérer ses plaisirs en contractualisant chaque aspect de sa vie sexuelle, selon une logique ultralibérale que le film suit très sereinement, comme s'il nous racontait, pendant deux heures, un conte de fées.

Cette logique s'incarne dans une scène de deal assez remarquable, où il s'agit de signer un contrat de plusieurs pages. Eclairé dans une lumière de soleil couchant, le couple Grey/Anastasia se transfigure ici en coentreprise - mais la douceur de la lumière, les tonalités un peu kitsch du décor en font un moment d'idéalisation, presque un dîner romantique (des domestiques dévoués se chargent de servir les deux parties durant la négociation). Le contrat à signer décline la vie sexuelle en clauses dont les modalités sont négociables: Anastasia peut rayer les mentions non désirées (le fist par exemple, ou le bondage). Avant la signature, elle a été soumise à une sorte de stage sexuel, cédant docilement aux désirs de Grey et faisant peu de cas de sa virginité : en somme, le stage a bien fonctionné. A ce titre, il n'est pas anodin que la scène d'ouverture du film se situe dans les bureaux de Grey et qu'elle prenne la forme d'un entretien d'embauche maquillé romantiquement en scène de love at first sight. 50 nuances nous dit dès son prologue à quel idéal  aspire Anastasia : cet idéal est celui du CDD. Entre la relation amoureuse et le contrat de travail, il n'y a strictement aucune différence: les clichés romantiques, traités comme tels, ne sont que les vestiges du roman sentimental à l'ancienne, le romantisme dont nous parle le film est bien plus contemporain, tant dans son esthétique (essentiellement télévisuelle) que dans son refus (jusqu'à un certain point) du sentiment.

 

Personne ne s'est étonné de l'incroyable absence de moralité de 50 nuances. Lorsque Grey dit à Anastasia: je te fouetterai autant que tu voudras, mais ne compte pas sur moi pour partager ton lit, il est loin d'apparaître comme un héros de comédie romantique, il n'a aucun idéal amoureux, mais simplement des goûts, exposés à Anastasia lorsqu'il lui dévoile sa salle de jeux, un cabinet rempli de martinets et de cravaches. Tout le dessein du film - et il faut se demander jusqu'à quel point il est sérieux - consiste à imposer à la jeune fille une période d'essai visant à évaluer sa capacité de soumission au sein de l'entreprise Grey. Soumission qu'il faut évidemment prendre au sens métaphorique: les scènes de flagellation (de la fessée aux coups de cravache) sont prudes et grotesques. 50 nuances n'est pas un Empire des sens américain, c'est un film de Saint-Valentin, ne l'oublions pas.

Mais peu importe la pruderie, puisque c'est surtout l'accumulation des scènes de soumission qui fait sens, c'est par là que le film se montre peut-être le plus aventureux. Toujours insatisfaite, la stagiaire en redemande, transformant le prince charmant en plan-cul. Chaque scène prévue par le contrat fait naître en elle la frustration: les clauses étaient pourtant très précisément définies, mais il était difficile de prévoir, chez Anastasia, tant de bonne volonté. Son désir d'apprendre – c'est-à-dire de baiser – se manifeste d'ailleurs bien avant le début des séances S.M. Les cadeaux raffinés du Prince ne la touchent pas : elle n'a rien à faire de l'édition originale de Tess d'Uberville, elle n'est pas romantique. La signature du contrat ne pose pas pour elle une limite de bienséance (entre ce qui serait sexuellement permis et ce qui ne le serait pas), elle sert surtout à contenir un grand débordement libidinal, auquel le film essaie de donner forme, avec plus ou moins de bonheur. 

La deuxième scène de rencontre est, de ce point de vue, assez remarquable. Surprise par Grey dans un magasin de bricolage où elle est employée, Anastasia doit lui fournir de la corde et du ruban adhésif. Jouant avec les codes de la comédie romantique – la rencontre inattendue dans un lieu improbable – cette scène nous plonge dans l'érotomanie de la jeune fille, qui songe déjà à Grey comme à un Maître. Cette érotomanie fabrique une première image mentale: celle du torse nu de Grey (récurrente dans la deuxième partie du film) que la jeune vendeuse imagine quand elle apprend qu'il n'a pas besoin de vêtements particuliers pour bricoler. On peut regretter que le film abandonne ensuite cette espièglerie pour sonder les névroses de Grey, pauvre oiseau blessé qui joue au piano un Prélude de Chopin après avoir fouetté sa partenaire. En tant qu'objet populaire, 50 nuances est contraint de revenir vers les zones rassurantes de la psychologie, de transformer le stage sexuel en apprentissage de l'amour et de la vie à deux, de passer de l'attachement physique à l'attachement sentimental. Mais cette limite ne fait peut-être que renforcer le charme du film – de sa première partie, au moins – elle l'ouvre peut-être encore plus à la puissance du fantasme féminin. Quand vient le sentiment amoureux, c'est déjà le début de la fin: une porte d'ascenseur peut alors se refermer sur le beau visage de Dakota Johnson. Le stage est terminé, et le contrat rempli.

 

50 nuances de Grey de Sam Taylor-Wood, avec Jamie Dornan (Christian Grey) et Dakota Johnson (Anastasia). 124 min. Sortie le 11 février 2015.

Article mis à jour le 12 février 2016.

Contrat (50 nuances de Grey, de Sam Taylor-Wood)