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Journal d'un spectateur


Vers l'essence (The Smell of us de Larry Clark)

Publié par jsma sur 16 Janvier 2015, 20:48pm

Catégories : #larry clark, #teen spirit, #the smell of us

Vers l'essence (The Smell of us de Larry Clark)

Lukas Ionesco, Hugo Behar-Rhinières, Maxime Terin, Théo Cholbi, Diane Rouxel, tous les acteurs de The Smell of us répondent au grand besoin de chair fraîche qui anime le cinéma de Larry Clark depuis Kids : leur jeunesse succède à celle de Rosario Dawson, de Chloë Sevigny, d'Harmony Korine, de Michael Pitt, de Nick Stahl. Avec eux coule encore la fontaine de jouvence dans laquelle le photographe de Tulsa, aujourd'hui vieillissant (il aura cette année soixante-douze ans) veut tremper ses lèvres. Mais tremper les lèvres ne suffit plus, Clark veut aujourd'hui plus que le goût, il veut renifler l'odeur de ses acteurs. D'où The Smell of us, titre magnifiquement animal, auquel répond l'immense faim des clients qui reçoivent chez eux les deux escort boys du film, des clients qui ont besoin de toucher et de sentir, des clients parmi lesquels figure Clark lui-même, qui se filme sans concession, en train de sucer goulûment les pieds du jeune Math.

C'est peu dire que film est dédié à ce personnage et plus encore à son acteur (Lukas Ionesco). Jamais, dans les films antérieurs, le désir de Larry Clark ne s'était exprimé si manifestement. Les autres films étaient des films de bande, leur horizon était la construction d'un groupe, pour le meilleur (l'utopie de Paradise Island dans Ken Park) ou pour le pire (la préméditation et l'exécution d'un crime qui engage la responsabilité de tous dans Bully). Le rapport au groupe semble moins déterminant dans The Smell of us. Ce qui se passe dans le skate-parc du Trocadéro est rarement filmé: on est loin de Paranoïd Park, où l'envol des skateurs entraînait le personnage d'Alex dans une rêverie qui le libérait du poids de son ennui. En revanche, les deux films se ressemblent dans leur façon de chercher ce que serait l'essence de l'adolescence et Clark, cinéaste plus direct que Gus Van Sant, sait que cette quête débouche sur l'inaccessible. Il n'y a pas d'essence, il n'y a que des corps. Le film ne semble exister alors que depuis ce désir simple, bestial: frotter son corps de vieux à celui des jeunes. Désir qui donne forme à une scène monstrueuse, presque traumatisante, où Dominique Frot reprend un rôle de mère déviante qui rappelle le personnage de Rhonda dans Ken Park. Mais il ne se passe rien, déplore-t-elle. Et tout le film d'être travaillé par ce qui peut encore se passer, ou tout simplement passer entre les corps décrépis des vieux et ceux des jeunes.

The Smell of us est une sorte de Mort à Venise dégueu, où l'idéal romantique représenté par l'ange blond du film de Visconti s'incarne dans l'odeur ingrate des corps. Dans la nuque de Math, par exemple, qu'un homme vient renifler dans une scène de boîte de nuit, où la jeunesse n'apparaît plus comme une fête (elle ne l'a jamais été chez Clark) mais comme un songe que Math traverse les yeux mi-clos.

Ce qu'il y a de plus beau, peut-être, dans The Smell of us, c'est cette somnolence. Lukas Ionesco est autant un corps d'aujourd'hui qu'une beauté endormie de la Renaissance, il ressemble parfois à un jeune homme de Botticelli largué dans un skate-parc. En lui se joue le drame de tous les films de vieux - Mort à Venise en était un aussi - celui de l'éphémère et de l'éternel. Ainsi, à mesure que Math se prostitue, la caméra de Clark s'efforce de fixer, dans un mouvement inverse, ce qui, dans ce corps et ce visage, échappera toujours au commerce éphémère des corps. Une scène de passe, qui dissocie au montage les coups de rein d'un client et le visage impassible de Math le dit exemplairement: ce que cherche Clark à travers le visage de son acteur, c'est une essence rêvée, inaltérée, intouchable. Paradoxe de ce beau film où le photographe de Tulsa se filme en vieux jouisseur dégueulasse, réalise des plans crades, dignes d'un found footage et continue en même temps d'écrire un mythe que son cinéma n'a jamais cessé de chanter: celui de la jeunesse, dans ce qu'elle a à la fois de plus volatil et de plus essentiel.

Narcisse (tableau de la Renaissance, par un disciple de Léonard de Vinci)

Narcisse (tableau de la Renaissance, par un disciple de Léonard de Vinci)

The Smell of us de Larry Clark (en salles depuis le 14 janvier 2015). Avec Lukas Ionesco (Math), Hugo Behar-Rhinières (JP), Maxime Terin (Toff), Théo Cholbi (Pacman), Diane Rouxel (Marie), Larry Clark (Rockstar/ un client), Dominique Frot (la mère de Math). Scénario: Scribe et Larry Clark. Photographie: Hélène Louvart. 88 min.

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