Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

alphaville60.overblog.com

alphaville60.overblog.com

Journal d'un spectateur


Notes sur Foxcatcher de Bennett Miller

Publié par jsma sur 24 Janvier 2015, 19:53pm

Catégories : #foxcatcher, #bennett miller, #steve carell, #channing tatum, #notes, #nouvel académisme, #annapurna

Notes sur Foxcatcher de Bennett Miller

Après American Bluff de David O'Russell et Her de Spike Jonze, Foxcatcher vient enrichir le catalogue d'Annapurna Pictures, la société de production fondée en 2011 par la jeune milliardaire Megan Ellison. L'objectif d'Annapurna Pictures, tel qu'il est indiqué sur son site officiel, est de financer des films « sophistiqués », « de haute qualité », des drames « adultes » dont l'ambition et la hauteur de vue effraient aujourd'hui l'industrie. Passons tout de suite sur ce dernier argument, qui joue la carte de l'exigence artistique contre le cinéma populaire (vieux refrain), oppose les films "adultes" à ceux qui ne le sont pas (ce cinéma d'adolescents que dénigrait déjà Daney quand il écrivait sur les films de Spielberg). Retenons surtout le terme essentiel de « sophistication », par lequel se résume entièrement la mise en scène de Foxcatcher.

Que voit-on en effet durant la première heure du film ? Des paysages noyés dans la brume de Pennsylvanie, un manoir dont les murs sont décorés de portraits et de scènes militaires évoquant l'époque de La Fayette. Ce manoir est celui de John du Pont (Steve Carell), milliardaire désoeuvré qui s'entiche d'un champion de lutte (Channing Tatum) et l'engage dans son écurie, la Foxcatcher Team, en lui promettant une carrière pleine de titres et de médailles. Rempli de tableaux et d'oiseaux empaillés, le manoir ressemble à un musée : ici s'exprime la dimension mortuaire du film et le geste d'une mise en scène qui procède à une sorte de vitrification permanente, mais voudrait par ailleurs faire craquer son vernis en explorant la part d'ombre de son personnage principal. Du Pont, on le comprend assez vite, est un milliardaire déchu qui veut s'entendre dire encore qu'il est le puissant, qu'il est le maître, le Golden Eagle, c'est ainsi qu'il veut qu'on le nomme.

Doté d'un faux nez, Steve Carell incarne ce personnage à la limite de la farce, comme s'il arborait en permanence un masque de commedia dell'arte. Sa composition relève indiscutablement de la performance, mais elle participe aussi à l'impression de très grande sophistication que laisse le film. Il est clair que Bennett Miller ne vise pas le réalisme mais plutôt la parabole traitée sur un mode grotesque, comme dans la séquence du bowling à la fin de There will be Blood. Mais sa mise en scène et surtout sa direction d'acteurs n'osent pas approcher de trop près le grotesque (Carell n'en donne que des éclats) parce que Foxcatcher vise le « drame adulte » : il veut sonder, à travers l'histoire de son personnage, l'âme malade de l'Amérique, il veut aller du portrait vers la fresque. Sur ces deux tableaux, la direction d'acteurs d'un côté, la métaphore politique de l'autre, le film déploie beaucoup d'effets pour obtenir un résultat presque nul.

Doit-on louer la direction d'acteurs de Bennett Miller quand tous les dialogues sont réglés sur le même tempo, quand les voix des acteurs traînent et murmurent sans cesse ? Il faut reconnaître que l'on peut prendre un certain plaisir à voir Steve Carell susurrer chacune de ses répliques, mais qu'est-ce que le film nous donne à voir sous ce masque de théâtre ? Quels désirs animent secrètement ce personnage de riche héritier qui s'achète une équipe de lutteurs, comme sa mère (incarnée par Vanessa Redgrave) a acheté autrefois des chevaux de course ? La relation qu'il entretient avec cette mère presque momifiée ne s'entoure d'aucun mystère, d'aucune ambiguïté : on comprend que malgré sa fortune, du Pont est un pauvre petit garçon qui veut encore épater sa mère, laquelle considère la lutte comme un sport inférieur. Transposé dans la mise en scène, ce discours aboutit à des plans sur les chevaux de course ou sur les photos des compétitions d'équitation d'autrefois, vestiges de la grandeur aristocratique de la famille du Pont.

Foxcatcher est donc un énième chant funèbre. La neige qui recouvre la propriété de du Pont dans l'épilogue vient signifier – aussi lourdement qu'à la fin de A most violent year – l'horizon dénudé sur lequel le film achève d'écrire sa fable. Le discours sur l'Amérique, quand il n'est pas platement verbalisé (du Pont disant de ses athlètes : « I'm giving them dream and hope »), se résume à des ambiances crépusculaires, à des effets de lumière. Une telle application vire presque à l'académisme : combien d'automnes malades a-t-on vu dans le cinéma américain depuis Elephant ?

La deuxième partie de Foxcatcher – qui correspond au moment où le sportif entre en compétition pour décrocher des médailles – semble ouvrir la perspective d'un autre film, un film de sport vu depuis les coulisses (ce qu'était déjà Le Stratège). Il faut admettre qu'on parvient à ressentir parfois le rayonnement mauvais de John du Pont, cela tient au travail de composition de Steve Carell, à sa façon d'agiter une serviette pour éventer Channing Tatum, à sa manière inquiétante d'apparaître dans les vestiaires. Mais les enjeux de toutes ces scènes disparaissent encore sous l'abondance des effets déployés par la mise en scène : des bruits secs, des ellipses, les corps des athlètes tombant au ralenti sur les tapis. Aucun de ces effets ne vise à produire un plaisir qui serait celui du spectacle sportif, il s'agit plutôt de procéder par retranchement, en donnant aux spectateurs des miettes de spectacle. A l'inverse du Stratège, où le scénario très technique d'Aaron Sorkin donnait les moyens de comprendre certains aspects tactiques du base-ball, Foxcatcher n'accorde pas la moindre attention au sport qu'il filme, sauf pour suggérer (car la suggestion est ce par quoi le film se croit fin, intelligent) la nature plus ou moins homosexuelle des étreintes entre du Pont et son champion.

A force de saisir des ambiances (qui varient selon les saisons : automne puis hiver), à force de viser la métaphore au lieu de s'intéresser à ce que chaque scène raconte littéralement, Foxcatcher finit par être profondément agaçant. Par ce film se résume peut-être l'esthétique des productions d'Annapurna (Spring Breakers étant l'exception qui confirme la règle) : celle des drames « adultes ». Traduisons : des films anti-spectaculaires, très conscients d'eux-mêmes, sûrs de leur intelligence. Le prix de la mise en scène décerné à Bennett Miller l'an dernier à Cannes et, dans le même temps, l'exclusion de Welcome to New York et The Smell of us, film qualifié de « bon pour les poubelles (1) », sont des phénomènes concomitants sur lesquels il faut peut-être s'interroger. Car en Foxcatcher triomphe aujourd'hui une esthétique du produit de qualité, un nouvel académisme qu'il faut fuir. Ses belles teintes crépusculaires, son esthétique des limbes, sa grande métaphore sur le déclin d'une nation (filée jusqu'à la scène finale où la foule acclame le champion déchu en hurlant « USA, USA! ») sont autant d'arguments par lesquels le film a tressé, par avance, la couronne dont on le coiffe aujourd'hui.

(1) Voir l'entretien de Larry Clark dans le dernier numéro des Cahiers du cinéma (n°707).

Notes sur Foxcatcher de Bennett Miller

Foxcatcher de Bennett Miller (en salles depuis le 21 janvier 2015) avec Steve Carell (John du Pont), Channing Tatum (Mark Schultz), Mark Ruffalo (Dave Shultz), Sienna Miller (Nancy Schultz), Vanessa Redgrave (Joan du Pont). Photographie: Greg Fraser. 130 min.

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents