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Fucking tempo (Whiplash de Damien Chazelle)

Fucking tempo (Whiplash de Damien Chazelle)

Fucking tempo (Whiplash de Damien Chazelle)

C'est avec Whiplash de Damien Chazelle que commence ce journal de l'année 2015. Bonne nouvelle : Whiplash est un très bon film. Son objet n'est pas seulement la relation entre un prof de conservatoire (Terence Flecther) et son élève (Andrew), ou le sadisme – déguisé en exigence artistique – des conservatoires de musique (question déjà effleurée dans La Pianiste d'Haneke). Whiplash me raconte avant tout l'histoire de quelqu'un qui ne peut pas s'arrêter : c'est par là, qu'au-delà de ses qualités techniques, il me parle.

La batterie, dans ce film qui ne parle que de musique et n'a presque aucun hors-champ, est une métaphore : Andrew pourrait être joueur de ping-pong ou coureur de 100m, il s'exerce, il s'inflige d'éprouvantes séances pour trouver le fucking tempo. Tout le film fait l'éloge de son effort, de sa volonté. Ce que Fletcher a de plus important à transmettre à son élève passe par une anecdote, qui revient à plusieurs reprises, celle du jeune Charlie Parker pleurant toute la nuit après que Jo Jones lui ait balancé une cymbale au visage. Fletcher transforme la véritable anecdote : la cymbale avait simplement été jetée aux pieds de Parker. Mais le fait qu'elle frappe le visage de Parker, dans le récit de Fletcher, justifie sa méthode d'enseignement, celle-ci est simple, ultralibérale : relève-toi ou crève. Un tromboniste un peu gras surnommé Bouboule en fera les frais : questionné par Flectcher lors d'une séance de répétition, Bouboule ne sait pas s'il joue juste ou s'il joue faux. Qu'il dégage. Get the fuck out, Bouboule.

Trop libéral, trop masochiste, presque fasciste dans sa façon de valider les méthodes de Fletcher, Whiplash prête le flanc à toutes les critiques. A celles-ci, Damien Chazelle répond dans Chronicart : "Je préfère faire un bon film fascite qu'un mauvais film de gauche". Une telle réponse pourrait n'être que provocation si la séquence finale de Whiplash n'était si virtuose. Je dois la décrire pour que l'on saisisse pleinement son intensité et sa rage : dans un concert prestigieux que donne Fletcher, Andrew, qui a voulu tout arrêter, se lance dans un freestyle. Le découpage frénétique de Chazelle – ses gros plans sur les cymbales vibrant sous la sueur, les peaux des caisses aspergées de sang – transforme l’improvisation d’Andrew en véritable Passion. Andrew est devenu le fils de son Dieu (Fletcher) et les deux hommes s'échangent un regard de reconnaissance que Chazelle filme en très gros plans. Mais qu’est-ce que Fletcher voit exactement dans son élève, dans cette scène qui est le point d’orgue du film, le moment où Chazelle trouve, en même temps que son personnage, le fucking tempo ?

Il est clair qu’Andrew n’est pas devenu le nouveau Charlie Parker – il improvise d’ailleurs sur un standard du jazz, Fletcher n’a jamais encouragé la créativité de ses élèves. Ce qui s’affirme ici sous nos yeux, sous la forme de ce qu’il faut bien appeler une performance, c’est une existence, un droit d’exister. Et cette affirmation est tellement violente qu’Andrew ne peut plus s’arrêter. On a presque envie de se lever pour l'applaudir.

Whiplash de Damien Chazelle (Etats-Unis), avec Miles Teller (Andrew) et J.K Simmons (Fletcher). 106 min. Sorti le 24 décembre 2014.

Fucking tempo (Whiplash de Damien Chazelle)