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Journal d'un spectateur


Tête à l'envers (Wake in Fright de Ted Kotcheff)

Publié par jsma sur 12 Décembre 2014, 00:58am

Catégories : #film de genre, #ted kotcheff, #donald pleasence, #gary bond, #massacre à la tronçonneuse

Tête à l'envers (Wake in Fright de Ted Kotcheff)

Le premier plan de Wake in Fright, un plan de grand ensemble, plante le décor d'une école primaire perdue au milieu du désert australien. C'est le dernier jour d'école et John Grant, l'instituteur, a le projet de rejoindre sa femme, qui l'attend à Sydney. Mais Grant décide de s'arrêter en route dans une ancienne cité minière: Bundanyabba.

Argument classique de film d'horreur que celui du mauvais détour : pourtant, ce n'est pas selon cette logique connue - et finalement très confortable - que s'organise le récit de Wake in Fright. Si le séjour de Grant à Bundanyabba s'éternise, c'est parce que la ville et ses habitants ont quelque chose à lui offrir : non seulement une régression vers les plus bas instincts (régression indiquée par le massacre de kangourous, dans une scène de chasse inoubliable, dont je vais reparler) mais aussi, et c’est sans doute le plus important, une révélation érotique. A Bundanyabba, Grant va oublier peu à peu sa fiancée de carte postale – et il faut dire à quel point les plans représentant cette fiancée lointaine sont cheap – pour découvrir une autre sexualité, moins straight que celle à laquelle il a été visiblement habitué. Si Wake in Fright est donc un film de genre, il fait partie d’une catégorie très spéciale : celle des films de genre qui puent le sexe.

La rencontre entre Grant et la gardienne de l'hôtel où il va séjourner est le premier grand moment érotique du film. La jeune femme – personnage de second plan à laquelle Kotcheff accorde pourtant une attention très précise - plonge les mains dans un grand bocal d'eau pour se rafraîchir le visage et les seins. Le plan est assez bref, mais il invite déjà au grand débraillement qui caractérisera la deuxième moitié du film.

Dans l'arrière-salle d'un bar où Grant va se désaltérer en arrivant à Bundanyabba, on découvre ensuite un tripot où des hommes jouent à pile ou face, à moitié nus. Ces séquences de jeu sont parmi les plus impressionnantes du film : on peut bien sûr leur donner un sens politique (une économie alternative fondée sur le jeu dans une ville où toute activité a cessé), mais toute réflexion sur leur sens empêcherait d’en ressentir avant tout l’incroyable puissance érotique. Le tripot est presque filmé comme les backrooms de Cruising (Friedkin, 1980) et Grant semble éprouver un réel plaisir à se fondre dans cette masse d'hommes couverts de sueur, au point qu'on le retrouvera, après une ellipse située à la fin du film, dans les bras d'un homme (Donald Pleasence). De façon très subtile, ces séquences de jeu convoquent un imaginaire homoérotique dont il s'agit moins de décliner complaisamment l'iconographie (comme l’a fait cette année Xavier Dolan dans Tom à la ferme), que de décrire l'influence, troublante et insidieuse, sur Grant.

En ce sens, Wake in Fright est sans doute un meilleur film que Massacre à la tronçonneuse : sur un argument similaire (le mauvais détour), Tobe Hooper déroule un programme plus attendu, qui ne questionne jamais la part d'ombre des "victimes". A l'exception de Franklin, l'handicapé, personnage opaque et fascinant qui passe une partie du film à chercher son couteau, l'horreur de Massacre se résume à des figures folkloriques (Leatherface, Grandpa Sawyer) qui relèvent de l'attraction foraine et jouent parfaitement leur rôle d'épouvantail. A l'opposé de Hooper, Kotcheff s'intéresse très peu au folklore de l'horreur dans Wake in Fright : la trajectoire de Grant n'oppose jamais l'homme civilisé à la barbarie des autochtones. C'est toute la différence avec Déliverance de Boorman: plus le film avance et moins ce qui se produit à Bundanyabba ne semble étranger à Grant. Du dépaysement initial de son personnage (un homme civilisé qui arrive chez les ploucs), Wake in Fright ne tire aucun argument qui serait de nature à susciter l'effroi: le film décrit au contraire un lent processus d'acclimatation, presque un apprentissage: au contact des moeurs locales, Grant va découvrir son désir. Ainsi, lorsqu'il rencontre la "fille du coin" (Sylvia Kay), il laisse ses compagnons de beuverie s'alcooliser, pour une promenade au clair de lune. Mais le cliché romantique de la promenade est vite battu en brèche : la jeune fille s'allonge et attend que Grant la prenne. Dans cette scène superbement éclairée - au point qu'on ait presque l'impression d'être dans une version alternative et déviante de La Fureur de vivre - la pulsion sexuelle fait naître une nausée (Grant va littéralement vomir) qu'il serait trop simple d'expliquer seulement par une homosexualité refoulée.

Cette scène marque surtout une limite - physique - dans l’éventail des perversions que Bundanyabba a offertes à Grant. On pourrait croire alors que la satiété est atteinte, mais Wake in Fright a encore à nous offrir une grande scène de terreur, sans doute celle qui l’a fait entrer dans la légende, celle qui justifie aujourd'hui son statut de film-culte : le massacre des kangourous. Lorsque l’un des kangourous agonise, Kotcheff filme en gros plan une patte qui remue encore dans la nuit. Ce plan est la conclusion très émouvante d’une séquence qui commence comme un reportage du National Geographic (on voit un chien poursuivre un kangourou dans le désert) et se termine sur un holocauste par lequel toute la tension sexuelle des séquences précédentes semble littéralement se décharger sur des animaux terrifiés.

On comprend que le gouvernement australien ait été, à l’époque (c’est-à-dire en 1971), plus que réservé sur le film. Un carton final nous apprend même que la chasse des kangourous a été strictement réglementée suite à sa projection. Mais était-ce bien là ce qu’il fallait voir dans Wake in Fright? Dans ce film absolument barbare, le massacre des kangourous n'est-il pas la métaphore d'un gigantesque terrain de permissivité et de transgression? Comme Ptit Quinquin cette année – grande série sur l’Outback du Pas-de-Calais – Wake in Fright est un film qui marche sur la tête. C’est d’ailleurs de cette façon, nous indique le personnage de Doc dans une scène fameuse, qu’il faut boire la bière à Bundanyabba: la tête à l'envers.

Wake in Fright de Ted Kotcheff (sortie le 3 décembre 2014), avec Gary Bond (John Grant), Donald Pleasence (Doc) et Sylvia Kay (Janet Hynes). 1971 (Etats-Unis, Australie). 114 min.

Tête à l'envers (Wake in Fright de Ted Kotcheff)

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