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Journal d'un spectateur


Sans rancune (L'Incomprise d'Asia Argento)

Publié par jsma sur 1 Décembre 2014, 23:04pm

Catégories : #asia argento

Sans rancune (L'Incomprise d'Asia Argento)

"Sans rancune au reste, et bonsoir."

Mme de Staël, Lettres de jeunesse.

Il y a dans L'Incomprise une scène magnifique où la petite Aria, qui n'a plus de maison, rencontre dans la nuit romaine des punks gothiques. Ces personnages irréels (qui rappellent vaguement Flamingo et sa bande dans Twixt) accueillent la petite fille dans leur cercle, ils la font fumer, on voit ensuite la tête d'Aria posée sur les genoux de l'un d'eux, on lui caresse le front. Aria a besoin de caresses, c'est ce qu'elle demande à son chat, Dac, c'est aussi ce qu'elle écrit dans sa rédaction d'école : elle voudrait que son chat lui donne toutes les caresses qu'elle ne recevra jamais. Tout le film d'Asia Argento, malgré la cruauté extrême de certaines scènes – notamment une séquence de goûter d'anniversaire qui se transforme en bal de l'horreur - est avide de caresses, jusqu'à la demande bouleversante que nous adresse son dernier plan ("Soyez gentils"), demande de douceur dans un film dont l'horizon n'est jamais la vengeance, le règlement de comptes familial, mais plutôt l'apaisement, la réconciliation avec soi-même.

Un film qui demande tant de douceur mérite notre plus grande bienveillance. C'est la raison pour laquelle je ne considère pas L'Incomprise comme un "petit film" : c'est plutôt un film qui se méfie de la "grande forme" et du narcissisme romantique qui s'est répandu un peu partout sur les écrans cette année, de Only lovers left alive de Jim Jarmusch (autoportrait de l'auteur en vampire mélancolique) à Mommy (autoportrait de Xavier Dolan en enfant révolté et incompris). L'Incomprise est grand par sa façon de regarder l'enfance, il est grand par sa façon de faire sentir ce qu'est un premier amour déçu – dans la séquence du goûter d'anniversaire, lorsqu'Aria rêve qu'elle embrasse en secret un garçon dont elle est amoureuse – il est grand, surtout, par la manière dont il parvient dessiner peu à peu, avec une finesse de trait exemplaire, une silhouette de personnage de conte : une petite fille et son chat.

Ce chat a la présence magique d'un fétiche, il n'a rien à voir avec les animaux diaboliques que l'on trouve dans les films de Dario Argento (lequel a d'ailleurs signé une adaptation assez catastrophique du Chat noir de Poe). Ce chat est un animal de conte, qui doit promettre à Aria de ne pas l'abandonner si elle s'endort. Par lui se résume peut-être tout ce que la petite fille demande aux adultes qui l'aiment si mal : un peu de présence. Le ronronnement du chat, qu'on entend dans un plan très beau où l'on voit Aria s'endormir à la belle étoile, rachète les cris hystériques de ses parents. Ce chat est le seul élément stable dans un monde où tout change trop vite : "Seasons of love come and go", dit cruellement la mère d'Aria à l'un de ses amants, au moment de le quitter. Le chat est le seul rempart contre les chagrins de l'enfance, que l'on ressent de façon poignante lorsqu'Aria dénonce sa mère et l'envoie en prison pour trafic de cocaïne, avant de fondre en larmes, comme le font les enfants après une très grosse bêtise.

Ce plan résume peut-être mieux que tous les autres l'extrême sensibilité qui caractérise L'Incomprise, dont la cruauté n'est jamais donnée comme une fin, mais est plutôt montrée comme un affect qui détruit tout et donne envie de mourir. Cela explique sans doute le plan final du film, qui arrive in extremis, à l'intérieur du générique de fin, comme pour prouver que la petite fille a survécu à son enfance. Dans ce qu'on croyait être le dernier plan du film, Aria était transportée dans un couloir d'hôpital après un suicide raté, elle apercevait de loin ses parents, enfin réunis. Mais dans cette fin qui surgit au-delà des limites du film, Aria nous regarde comme Antoine Doisnel à la fin des 400 coups. Rien n'a changé pour elle, elle porte toujours son gros sac à rayures et la cage contenant son chat, elle a le même âge. Ce plan très intime dit tout ce que la cinéaste Asia doit à la petite fille vaillante qu'elle a filmée : elle ne l'oublie pas, elle la regarde en train de nous regarder. Pour dire la beauté d'un tel regard, celui de l'enfant autant que celui de la réalisatrice, il faudrait reprendre les mots que Truffaut adressait à ses parents, après la sortie des 400 coups : "Non je n'ai pas été un enfant "maltraité" mais simplement pas "traité" du tout, pas aimé et se sentant complètement "de trop" […]. Le film, infiniment moins violent que cette lettre, vous blessera certainement et il est faux que cela me soit égal. J'ai contamment pensé à vous en le faisant et j'ai improvisé quelques scènes pour éviter d'être injuste, pour vous convaincre de ma bonne foi et pour vous montrer, partiellement, ce que je crois avoir été la vérité (1)". Plus laconique, Asia Argento conclut son film par cette phrase, où toute rancune semble avoir été enterrée : "J'espère que vous me comprendrez mieux".

  1. Antoine de Baecque, Serge Toubiana, François Truffaut, éd. Gallimard, p. 209.

    En complément à ce texte, je joins la chanson d'Eli & Jacno qu'on entend dans le film, Anne cherchait l'amour.

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