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Journal d'un spectateur


Post-scriptum 2: "Monsieur Saint Laurent a mis sa musique"

Publié par jsma sur 17 Décembre 2014, 19:38pm

Catégories : #post-scriptum, #saint laurent, #bertrand bonello, #frankie vallie, #dandysme, #notes

Post-scriptum 2: "Monsieur Saint Laurent a mis sa musique"

Alors que les petites mains de l'atelier de la rue de Spontini commencent à s'activer, Monsieur Saint Laurent est enfermé dans son bureau, où il écoute Jean-Sébastien Bach. Résonnent dans l'atelier les premières notes de Matthäus Passion, une couturière s'exclame : « Tiens, Monsieur Saint Laurent a mis sa musique ». Lorsque son assistante vient ensuite le déranger pour lui parler de l'agenda très chargé des commandes, Monsieur Saint Laurent répond : « Soyez gentille, laissez-moi écouter la musique ».

La b.o de Saint Laurent est partagée entre des standards de l'opéra (La Tosca de Puccini par Maria Callas ; l'air du froid du King Arthur de Purcell) et la soul des années 70 (Frankie Vallie & The Four Seasons, Lee Fields & the Expressions, Patti Austin). La formule musicale de L'Apollonide, où les titres de Lee Moses voisinaient avec un concerto de Mozart, est donc reprise à l'identique. Mais cette formule, Saint Laurent l'affine encore un peu plus en organisant la musique comme on envisageait le théâtre au XVIIe siècle : les alexandrins pour la tragédie et la prose pour la comédie, disait la doctrine classique. Soit, pour Saint Laurent, de la soul pour les scènes de boîte et de danse, tandis que la musique classique, culturellement plus raffinée, sera réservée aux moments lyriques. Ainsi, lorsqu'Helmut Berger (qui incarne le déclin du couturier) se souvient de la collection dite des "ballets russes", la voix de Maria Callas surgit au moment où l'on voit renaître le défilé. Concordance parfaite de la musique et de l'objet du souvenir (ce que le couturier a fait "de plus beau", entend-on). Le film se croit grand alors qu'il atteint ici un sommet de boursouflure et d'emphase.

Ce finale grandiloquent est pourtant très instructif: il y a dans Saint Laurent une véritable "économie des biens culturels" (pour reprendre l'expression de Pierre Bourdieu dans La Distinction) qui passe par la musique. Je veux dire par là que la musique opère un strict partage entre ce qui est vu comme noble (la création artistique présentée dès le début comme une véritable ascèse) et ce qui est montré comme décadent (la vie nocturne du couturier et de son compagnon de débauche, Jacques de Bascher) mais n'est pas pour autant considéré comme ignoble, car la débauche se donne toujours ici un air de dandysme, elle est toujours très littéraire (on lit et on écrit d'ailleurs beaucoup dans le film). En revanche, la quête sexuelle d'Ali, un amant que le couturier a rencontré dans les pissotières de la Gare du Nord, n'est pas représentée. Quelle musique aurait pu lui correspondre? Comment évoquer cet homme de la rue, qui, dit-on, "portait les vêtements des gens modestes"? Par une chanson populaire? C'eût été une faute de goût. Le film résout le problème de façon très simple: avec une lettre et une voix-off. On ne prête qu'aux riches dans Saint Laurent: la musique, le raffinement vestimentaire et le beau langage sont réservés à ceux qui ont du goût. Les autres resteronthors champ.

Helmut Berger, qui n'apparaît que dans le dernier tiers du film, aurait très bien pu être Saint Laurent de bout en bout. En lui se résume symboliquement tout ce que le film cherche en musique: la beauté la plus raffinée, la plus aristocratique (ô Maria Callas!) et une poésie de la décadence à laquelle s'associe un choix très sûr de tubes soul ou rock (comme Venus in Furs) Pas la moindre faute de goût dans cette bande originale mais, à l'exception peut-être de The Night, rien qui ne soit susceptible de retenir l'attention. Tout tombe trop parfaitement, comme les étoffes sur les corps des mannequins préparés par Monsieur Jean-Pierre quelques minutes avant le début du défilé "ballet russe". Du très bel habillage musical en somme. Merci Monsieur Saint Laurent.

Saint Laurent de Bertrand Bonello (sortie le 24 septembre 2014), avec Gaspard Ulliel (YSL), Helmut Berger (YSL déchu), Jérémy Renier (Pierre Bergé), Micha Lescot (Monsieur Jean-Pierre), Amira Casar (Anne-Sophie Munoz). Photographie: Josée Deshaies. 150 min.

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