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Journal d'un spectateur


Petite entreprise (Night Call de Dan Gilroy)

Publié par jsma sur 2 Décembre 2014, 21:59pm

Catégories : #night call, #jack gyllenhaal, #chevrolet, #drive, #network

Petite entreprise (Night Call de Dan Gilroy)

Extrait d'une conversation entre Lou Bloom (Jack Gyllenhaal) et Nina (Rene Russo) dans Night Call :

- Je t'apporte des images fraîches d'une fusillade. Trois morts. La scène se passe dans une jolie villa avec baies vitrées comme on en voit beaucoup dans les banlieues résidentielles de L.A. Parfait pour un « Breaking news ».

- Combien tu veux ?

- 1500 dollars.

- 300.

- 300, c'est ce que tu m'as donné la dernière fois pour les images de l'accident du camion.

- Il y avait beaucoup plus de morts.

- 1500.

- 1200.

- 1500, dernier prix.

L'esprit de Night Call peut se résumer à cette scène de négociation, que je cite de mémoire. Une parmi tant d'autres, car l'objet du film de Dan Gilroy est moins la violence urbaine (dont Lou Bloom nous livre tout au long du film une sorte de best of réalisé aux quatre coins de L.A) que la transaction commerciale. Chaque image rapportée par Lou Bloom a une valeur marchande qui se négocie âprement, en fonction du nombre de morts, de l'exclusivité des scènes et surtout de la qualité du filmage. C'est par ce point de vue, et seulement par celui-ci, que Night Call peut éventuellement intéresser : le film raconte comment un homme sans qualités – Lou Bloom – devient un (petit) metteur en scène qui réussit, par son modeste talent, à créer sa société de production et à la faire fructifier en organisant lui-même une scène de fusillade et de poursuite qui est censée être le clou du pauvre spectacle qu'on nous inflige tout de même pendant deux heures.

Pauvre spectacle dans la mesure où les transactions qui se réalisent autour des images d'accidents et de meurtres semblent dater d'un autre âge, d'une époque où la télévision pouvait encore captiver les foules. Ce monde était celui de Network de Sidney Lumet et de Vidéodrome de Cronenberg. Dans le film de Lumet, William Holden lâchait à Faye Dunaway : « You're Television incarnate, Diana: indifferent to suffering, insensitive to Joy. All of your Life is reduced to the common Rubble of Banality. War, Murder, Death are all the same to you as Bottles of Beer. » On était en 1976, loin d'imaginer encore que des images de guerre et de meurtres puissent circuler un jour sur des pages blanches de réseaux sociaux aux côtés de selfies et d'humeurs du jour. C'est sans doute ce qui frappe le plus dans Night Call : son scénario semble avoir dormi dans un tiroir pendant quarante ans et Dan Gilroy l'a repris tel quel, comme si rien n'avait changé depuis la fin des années 70. Bloom semble donc ignorer l'existence de Youtube et Dailymotion, il vend ses images à bas prix – parce que le film montre tout de même que les chaînes de télévision sont à sec – mais ne songe jamais à utiliser d'autres canaux de diffusion que ceux de la trash TV Channel dirigée par le personnage de Rene Russo. Les deux acteurs – Jack Gyllenhaal et Rene Russo – semblent d'ailleurs flotter dans ce film anachronique où Bloom doit encore se déplacer en voiture pour « rapporter » ses images.

Cet anachronisme pourrait avoir son charme si Night Call n'était, par ailleurs, si clinquant et si scolairement tourné vers l'exécution d'une recette qui a déjà fonctionné avec Drive. Mais Drive avait tout de même une certaine beauté fantomatique – notamment lorsque le personnage de Gosling endossait son rôle de vengeur, caché sous un masque blanc – alors que la beauté reste ici purement ornementale. La Chevrolet rouge de Bloom ne semble pas avoir d'autre fonction que de produire un bel effet chromatique : c'est un cadeau fait à Robert Elswit, chef opérateur attitré de Paul Thomas Anderson.

Mais sous la beauté des carrosseries, il n'y a strictement rien à voir. Ou plutôt rien d'autre qu'un cynisme immense, dont ni Lumet, ni Cronenberg ne pouvaient imaginer l'étendue à l'époque où ils réalisaient leurs films sur la télévision. Ce cynisme est autant celui du personnage (Bloom est un cousin apathique de Jordan Belfort, le héros du Loup de Wall Street) que celui d'un réalisateur opportuniste qui n'a que faire des images qu'il nous montre et finit par délivrer (à son corps défendant?) une leçon de business et de management en temps de crise.

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