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Journal d'un spectateur


A plat (Eden de Mia Hansen-love)

Publié par jsma sur 19 Novembre 2014, 23:42pm

Catégories : #cinéma français, #mythologies, #roland barthes, #eden, #mia hansen love

A plat (Eden de Mia Hansen-love)

Etiré sur près de deux décennies (les années 1990 et 2000) et structuré en deux chapitres (un par décennie), Eden n'a étonnamment aucune épaisseur romanesque : lorsqu'apparaît à l'écran le titre du deuxième chapitre (« Lost in music »), le spectateur a oublié depuis longtemps qu'il y avait des chapitres tant le récit a donné l'impression, à l'image de Paul, son personnage principal, de ne jamais avoir pu se saisir du temps. C'est d'ailleurs l'autre paradoxe d'Eden : les signes d'époque y affluent sans cesse et se cristallisent sur les personnages – notamment celui qu'incarne Vincent Macaigne, en qui se résument à la fois les souvenirs des soirées Respect et celui de Show Girls de Verhoeven – mais ils ne forment jamais aucune toile de fond, leur succession dans le film est plutôt de l'ordre du catalogue : ils sont, comme les DJs et comme la musique elle-même, des « matériaux de la vie quotidienne ».

Cette expression, je l'emprunte à Roland Barthes (1) : c'est ainsi qu'il désignait à Pierre Desgraupes l'objet un peu fuyant de ses Mythologies, en 1957. Mais là où Barthes voyait dans la modernité la résurgence de formes très anciennes – il retrouvait par exemple l'esprit de la commedia dell'arte dans les spectacles de catch -, Mia Hansen-love ne trouve dans le contemporain que le vide du contemporain. Si l'un des objets de son film devait être la musique électronique des années 90 et l'esprit de fête qu' a porté la French Touch, force est de constater que cet objet ne révèle que sa vanité : à l'exception notable de quelques tubes de Daft Punk, il ne reste rien de cette époque dans le film, comme si ce temps, pourtant très proche de nous, n'avait jamais existé. Paul l'a traversé, il y a vieilli mais ce temps n'est pas resté en lui, il ne l'a pas marqué : le mythe n'était qu'en lui, à l'état de rêve ou de velléité, il n'était pas dans son époque.

Eden est donc partagé entre une certaine ambition romanesque – indiquée par son incroyable durée (2h11 !) – et son désir de dresser l'inventaire des mythologies d'une époque pourtant dépourvue de mythe. Ne choisissant ni tout à fait l'une ni tout à fait l'autre voie, le film déploie d'une part une forme de romanesque plat – Paul fait de nombreuses rencontres, mais aucune de ces rencontres ne le change – et dresse d'autre part un inventaire du contemporain qui va de la création de Da Funk aux SMS qui s'affichent de façon intempestive à l'écran dans la seconde partie du film.

Le défilement d'un poème à l'écran, dans la scène finale, finit pourtant par dire quel étrange compromis esthétique le film a trouvé, au moment où son personnage s'apaise, dans le constat de sa défaite : une forme de mélancolie qui ne cède rien aux écrans et aux sms, accepte la vitesse, le changement, les pages qui se tournent à toute allure. Autrement dit : une mélancolie contemporaine, qui ne peut pas se mettre en récit (dans son atelier d'écriture, Paul n'arrive pas à écrire) et cherche la perte là où rien, au fond, n'a jamais été perdu. En ce sens, Eden porte bien mal son titre : non pas parce qu'il nie la fête (cela fait partie pleinement de son désenchantement) mais parce qu'il ne montre pas le romantisme du mythe que son personnage a bâti autour de sa musique. Des illusions du personnage, de ce en quoi il a profondément cru, on ne retient finalement que de banales soirées festives où des foules euphoriques lèvent les bras en rythme : était-ce là le rêve de Paul ?

On pourrait dire, pour faire une tautologie qui contredirait totalement l'esprit des Mythologies de Barthes, que dans ce film, les « matériaux de la vie quotidienne » ne sont que ce qu'ils sont. A l'image de cette scène où Paul finit par effacer sur une ardoise le dessin qu'avait laissé un de ses amis qui s'est suicidé, pour transformer celle-ci en pense-bête.

(1) Sur Roland Barthes, voir http://www.ina.fr/video/I00016123

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