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Journal d'un spectateur


Notes sur Gone Girl de David Fincher

Publié par jsma sur 21 Octobre 2014, 11:07am

Catégories : #gone girl, #david fincher, #ben affleck, #rosamund pike, #hitchcock, #gillian flynn, #zodiac, #de palma

« A quoi penses-tu ? Comment te sens-tu ? Qui es-tu ? Que nous sommes-nous faits l'un à l'autre ? » : les questions que se pose Nick Dunne à propos de sa femme au début de Gone Girl nous indiquent le chemin d'un mystère que le film ne percera jamais tout à fait. Au bout du chemin, après avoir décrit par étapes l'enquête sur la disparition d'Amy Dunne, la campagne de recherche lancée pour la retrouver, le show organisé par Nick pour se laver tout soupçon, le film raconte, sans trahir une seule ligne du roman de Gillian Flynn (1), le retour miraculeux d'Amy dans son foyer. Etrange retour car rien, en apparence, ne semble avoir été ébranlé dans les habitudes du couple : Amy fait des crêpes et Nick sort les poubelles dans une lumière d'été d'un bleu glacial. Les mêmes questions viennent buter sur les mêmes images : la chevelure lisse d'Amy, son ravissant sourire. A celles-ci s'en ajoute cependant une nouvelle : « Qu'allons-nous devenir ? »

On comprend assez tardivement que l'horizon de Gone girl est la reconstruction d'un couple. On sait aussi que Fincher n'est pas un sentimental, c'est avant tout un joueur, qui ne se soucie que du plaisir du spectateur. Le premier tiers du film décrit donc, par de nombreux flashbacks, la formation du couple Dunne, du love at first sight aux premiers signes d'ennui, jusqu'au moment où l'on est amené à penser que ce couple est devenu une cellule malade. Pour preuve, Amy raconte dans son journal que pour la Saint-Valentin, elle a acheté une arme qu'elle cache sous son oreiller parce qu'elle est persuadée que Nick veut la tuer.

A la première vision de Gone Girl, on peut donc croire un instant qu'Amy est morte. Mais quelque chose sonne faux dans l'enquête et dans la façon dont Fincher la raconte. Comme le personnage de l'inspectrice de police (Missi Pyle), on a l'impression d'être entraîné dans un mauvais jeu de piste, avec de faux indices disséminés un peu partout : une lettre dans le tiroir d'une commode, le journal intime d'Amy, partiellement brûlé dans un four, des preuves accablantes cachées dans la remise du jardin de Margo, la sœur de Nick. Par le caractère volontairement déceptif de l'enquête, Gone Girl rejoint peut-être Zodiac : les deux films semblent avoir besoin de la même longueur (2h30) pour nous faire comprendre que leur enjeu ne se situe pas dans la résolution d'une énigme - un secret de polichinelle vite percé dans Gone Girl - mais plutôt dans l'invention d'un récit. Jean-Philippe Tessé note à ce propos dans le dernier numéro des Cahiers du cinéma (2): « si l'enquête [de Zodiac] se perd et se noie dans une tourbe d'incertitudes, la possibilité qu'elle n'ait pas de fin n'empêche pas Robert Graysmith, l'enquêteur jouée par Jack Gyllenhaal, de découvrir le schéma de sa propre vie, de donner sens à son existence par l'écriture, puisqu'il bâtit une maison de papier : le récit de l'enquête lui-même ». La question que soulève Gone Girl est la même : quelle fiction Amy doit-elle s'inventer pour donner sens à sa vie? Elle en a déjà imaginé plusieurs avant de disparaître: la fiction de la femme battue ou celle de l'épouse assassinée, il lui manque pourtant une grande "maison de papier".

La fiction de la disparition lui offre l'occasion de tresser toutes les intrigues ébauchées dans son journal intime, mais quelle est la qualité de celle-ci? De quel spectateur a-t-elle besoin? A-t-on envie d'y croire? Il faut voir Gone Girl une deuxième fois pour comprendre jusqu'à quel point le film développe cette ligne passionnante, alors même qu'il semble parfois digresser. Le récit d'enquête que l'on découvre naïvement à la première vision du film a déjà été pensé et anticipé par Amy, mais l'issue de cette histoire reste pour elle à inventer : soit on la retrouve noyée au fond d'un lac, comme Shelley Winters dans La Nuit du chasseur, soit Nick devient, malgré lui, le héros de son film. C'est ce qui va se produire dans la dernier tiers de Gone Girl: Nick finit par entrer dans la fiction de sa femme.

Pour se disculper aux yeux de tous, il participe à un show télévisé qu'il a parfaitement préparé avec son avocat : dans une séquence d'émotion filmée en regard caméra, il doit adresser à Amy un message d'amour. La séquence est enregistrée puis diffusée à la télévision en prime time : un montage alterné permet d'apprécier les réactions simultanées de Nick et d'Amy devant ces images. Alors que Nick se regarde avec embarras et se trouve assez mauvais dans ce rôle de mari bouleversé, Amy en redemande. Spectatrice captivée, elle comprend par ces images, non pas que Nick l'aime, veut la reconquérir, mais qu'il est en train de participer pleinement à sa fiction, lui disant exactement ce que son personnage d'épouse délaissée rêverait d'entendre. Ce qu'elle a écrit et imaginé se transforme sous ses yeux en spectacle: un assez mauvais spectacle en réalité, où le roman à énigme qu'elle a voulu bâtir autour de son couple se mue en soap. Mais peu importe après tout : les épouses délaissées ont besoin de fictions, comme Madame Bovary rêvant d'oliviers et d'orangers dans sa Normandie pluvieuse.

Tout au long de Gone Girl, Fincher se moque beaucoup de cette Amazing Amy, rappelant, par ce nom fictif, ce que ses parents ont fait d'elle dans son enfance : une adorable petite héroïne de livres pour enfants. En tant qu'ancien personnage de fiction, Amy a donc voulu s'atteler à la lourde tâche consistant à fabriquer son propre roman pour rendre son existence extraordinaire, amazing. Mais le film montre - avec une ironie très fine qu'on ne trouve plus aujourd'hui que chez De Palma - qu'elle est aussi peu douée pour la création d'un univers policier que pour ses tests de psychologie. Lors de sa première rencontre avec Nick, elle lui soumet, sous la forme d'un jeu, une devinette qui la révèle trop vite. Tout ce qu'elle a élaboré autour de sa disparition, du mauvais jeu de piste à son évanouissement dans les bras de Nick, à son retour, ressemble à ce mauvais jeu de devinettes. Amy est une mauvaise machine à fiction: quand elle arrive dans un motel avec de l'argent, comme Janeth Leigh dans Psychose, elle se fait simplement détrousser par un couple white trash. Pourtant - et c'est sans doute le plus beau des paradoxes de Gone Girl - la mauvaise fiction d'Amy parvient à nous intéresser et à nous émouvoir, comme elle parvient à tenir en haleine le public et les médias de la petite ville du Missouri où elle a fait semblant, un jour, de disparaître.

Cela tient à la mise en scène de Fincher, à son beau classicisme, sous lequel perce parfois l'ironie de De Palma (notamment celle de Passion). C'est en effet à De Palma que l'on songe lorsque Nick, après le retour de sa femme, se déshabille pour la rejoindre dans une très grande cabine de douche à l'italienne, aux vitres transparentes. Amy, couverte du sang du pauvre Collins, son ancien petit ami, quitte sa peau de femme criminelle pour redevenir la femme de Nick. Un plan sur les pieds de Rosamund Pike et sur la bonde de la douche rappelle la scène de Psychose. Mais Fincher ne cherche pas, comme De Palma, à se mesurer au maître en dépliant le potentiel érotique d'une scène d'anthologie, il fait plutôt du Hitchcock à la mesure de ses personnages, il ramène Nick (nouvel avatar de Kaplan dans La Mort aux trousses, homme piégé dans un complot paranoïaque) et Amy (Marnie) dans un univers domestique froid : celui d'une salle de bains. Mis littéralement à nu, le couple s'explique. Tout est dit, l'histoire d'Amy et de Nick va reprendre comme avant, mais le film aura à peine percé le mystère de leur relation (de leur amour?). Cette douche aux vitres transparentes est un leurre: rien n'est tiré au clair à la fin de la très belle histoire de couple que raconte Gone Girl. Dans le roman de Gillian Flynn, Nick disait lucidement, pour conclure : «Notre histoire est celle d'un interminable pic de terreur (3)».

  1. Auteur du best-seller Les Apparences, dont Gone Girl est l'adaptation, Gillian Flynn est aussi la scénariste du film.

  2. Les Cahiers du cinéma, n°704, « Formes de l'enquête » par Jean-Philippe Tessé.

  3. Gillian Flynn, Les Apparences, éd. Sonatine, p.568.

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