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Journal d'un spectateur


Nature et découvertes (Still the Water de Naomi Kawase)

Publié par jsma sur 26 Octobre 2014, 16:04pm

Catégories : #naomi kawase, #still the water, #shamanisme, #surf

Nature et découvertes (Still the Water de Naomi Kawase)

J'écrivais dans mon précédent texte qu'il manquait à White Bird la délicatesse et la sensibilité que l'on trouve dans le roman de Laura Kasischke. De la sensibilité, il y en a beaucoup, en revanche, dans Still the Water : au soleil et au vent, au spleen adolescent et à la lente mort d'une chamane, personnage autour duquel se construit toute la pensée d'un film qui voudrait aller des hommes aux forces de la nature et tout embrasser dans un même geste, à l'image de The Tree of life de Terrence Malick.

De quoi est-il donc question dans Still the Water, se demanderont ceux qui ne l'ont pas encore vu – et ne le verront peut-être jamais? D'une relation amoureuse entre deux adolescents, Kaito et Kyoko, qui font des promenaces en bicyclette sur les routes de l'île d'Amami, comme on faisait autrefois du scooter dans les films d'Hou Hsiao Hsien, dans les années 90. Mais de quoi d'autre encore ? De l'agonie de la mère de Kyoko, chamane qui cherche dans la nature des sources d'énergie lui permettant de mourir sereinement de son cancer : "Les gens de la ville – dit-elle – vont à l'hôpital parce qu'ils sont malades, mais pourquoi s'obstinent-ils à lutter, à prolonger leur vie alors qu'elle se finit ?" En effet, pourquoi vouloir se soigner à l'hôpital quand on est atteint d'une maladie grave alors qu'on pourrait tout aussi bien prendre le soleil sur une île ? Il n'est pas un plan de la mère de Kyoko qui ne soit l'illustration de cette pensée stupide : ainsi la voit-on, à chacune de ses apparitions, tendre le cou vers le soleil ou respirer le vent. Lorsqu'elle meurt, le vent se lève : c'est le yin et le yang doit-on comprendre, tout est dans tout, et le film ne se prive jamais de mettre cette pensée en discours. Ainsi, lorsque le père de Kyoko donne une leçon de surf à Kaito, il dit de sa femme qu'elle a été "la plus belle vague de sa vie".

Il est étonnant qu'une poésie aussi oecuménique n'ait pas transporté le jury lors du dernier festival de Cannes, d'autant plus que le film avait d'autres arguments de poids : une vision noble des personnages les plus humbles (un vieux pêcheur fait de la philosophie sans le savoir), une musique qui se pose délicatement sur toutes les séquences de promenade en bicyclette et surtout, une grande séquence fédératrice, véritable morceau de bravoure : celle de l'agonie de la mère de Kyoko. Tandis que les mains de la mourante, filmées en gros plan, tracent dans le cadre des signes chamaniques (un rituel d'adieu au monde?), de puissants chants de femmes transforment l'agonie en moment de vie. La séquence suivante est l'illustration de la pensée qui travaille tout le film : le vent se lève. Notre âme, doit-on comprendre, est comme le souffle du vent.

J'avoue ne pas avoir été sensible à cette poésie, je n'ai même vu dans Still the water que l'application avec laquelle Naomi Kawase a voulu faire résonner cette vie universelle dans la modeste vie de ses personnages. Cela se remarque surtout au montage, par des effets d'écho : le sacrifice d'une chèvre est mis sur le même plan que la mort de la shamane, selon une logique de mort et de régénération qui marque aussi les deux extrémités du récit (le cadavre rejeté par l'océan au début n'est que la promesse de la scène de baignade qui unira Kaito et Kyoko à la fin). Mais au fond, ce n'est pas tant cette application qui gêne dans Still the water que la troisième ligne qui se trace entre le deuil (celui que Kyoko devra faire de sa mère) et la naissance d'un amour (entre Kyoko et Kaito), ligne où intervient moins la nature que la tradition, dont tout le film fait l'éloge.

Kaito apparaît comme un jeune homme angoissé dont les parents sont divorcés. Ce n'est pas un détail mais un élément essentiel, une conception du personnage qui révèle un discours, une morale : si Kaito est mal dans sa peau, c'est parce qu'il est, comme les gens qui meurent à l'hôpital, un garçon venu des villes, de la modernité, des familles détruites et recomposées. Pour signifier cela, Naomi Kawase, jamais à court de métaphores, fait de Kaito un craintif : alors que Kyoko nage dans l'océan comme une sirène, le garçon a peur de l'eau ; alors que Kyoko se montre entreprenante après la mort de sa mère, il se refuse à elle. Au contact de l'île, de ses habitants et surtout de leurs coutumes va s'accomplir en Kaito un processus de conversion dont le père de Kyoko finit par donner la clé lorsqu'il dispense son cours de surf, expliquant la façon dont il faut prendre les vagues : le bon surfeur doit mesurer la force des vagues et la direction des courants pour aller plus vite et plus loin. Transposé dans le domaine des hommes – selon une logique métaphorique qui est toujours à l'oeuvre dans le film – la leçon de surf indique à Kaito le chemin d'une harmonie possible. Il doit comprendre que sa mère, avec laquelle il est en conflit, est comme une vague avec laquelle il doit avancer au lieu de lutter contre elle. Dans la séquence suivante – car dans ce film la parole est magique, elle a des conséquences immédiates – Kaito fonce vers le restaurant où travaille sa mère pour s'excuser des mots durs qu'il a eus pour elle.

Ce n'est donc pas tant un apprentissage que l'on nous raconte dans Still the water qu'une conversion à une mystique shamanique : le beau soleil et les jolis décors de l'île d'Amami nous invitent à une sorte de quiétude passive que l'on peut ressentir aussi parfois dans les boutiques Nature et découvertes, au bruit cristallin des petites fontaines d'appartement à 99 euros. Le film de Naomi Kawase ressemble à ces petits tas de cailloux murmurants : il ne lui manque pas la sensibilité, mais le doute et l'inquiétude qui font vibrer chaque plan de The Tree of life.

Les deux films ont été rapprochés dans la hâte, sans doute parce qu'ils ont en commun une certaine façon de saisir le rayonnement de la lumière sur les visages. Mais la nature de Terrence Malick n'a pas l'activité stupide que lui prêtent les personnages de Still the water : il ne suffit pas que quelqu'un meure pour que le vent se lève.

Dans l'un des chapitres les plus beaux de The Tree of life, un enfant se noie dans une piscine : cet accident ébranle la foi de Jack, l'aîné de la famille O'Brien, au point qu'il imagine, dans un enchaînement saisissant, la mort future de sa propre mère, que Malick filme dans un cercueil de verre, sous une lumière irradiante. L'angoisse de l'enfant – qui n'est ni plus ni moins que celle que l'on ressent en découvrant pour la première fois l'existence de la mort – s'exprime par la voix off : Where were You ? You let a boy die, dit-il à Dieu. Chez Terrence Malick, la foi est au bord d'un gouffre et cette inquiétude anime The Tree of life, qu'on ne doit pas voir seulement une cosmogonie, mais comme un film sur l'indifférence de dieu. Un dieu qui n'est pas bienveillance mais mystère, à l'image du père O'Brien, génialement incarné par Brad Pitt, personnage rude et brutal à propos duquel Jack se pose ces questions bouleversantes : Why does he hurt us ? Our Father ?

Les leçons de surf du père de Kyoko pèsent bien peu, en comparaison : la tranquillité avec laquelle Kaito les écoute et les applique résume bien la petite musique délicate qui caractérise Still the water, tellement délicate qu'on finit par éprouver la désagréable sensation du fade. Vient alors un moment où l'on se pose la même question que Kaito devant le sacrifice d'une chèvre : "ça va durer encore longtemps ?"

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