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Journal d'un spectateur


Horreur de festival (The Tribe de Myroslav Slaboshpytskiy)

Publié par jsma sur 5 Octobre 2014, 20:36pm

Catégories : #horreur, #film de festival, #michael haneke, #ukraine

Horreur de festival (The Tribe de Myroslav Slaboshpytskiy)

Sergeï, un jeune Ukrainien sourd-muet arrive dans un pensionnat spécialisé : après avoir subi le racket et les brimades, il parvient à s'intégrer à un groupe de garçons – la "tribu" du titre – qui prostituent les filles de l'école et exercent leur violence sur les plus faibles.

The Tribe veut frapper fort et avance pour cela avec des arguments qu'il croit imparables. Le premier argument tient à son récit : tout semble nous indiquer que l'histoire de Sergeï fonctionne comme une parabole sur la société ukrainienne, dont on nous montre les zones industrielles déshumanisées, où la prostitution est le seul échange possible. C'est un argument de film de festival, que l'on trouvait déjà, sous une autre forme, dans Heli d'Amat Escalante et il faut s'arrêter un instant sur les tableaux de désolation que dressent ces deux films : la misère sociale qui leur sert de hors-champ semble justifier l'existence des "scènes-chocs" sur lesquelles ils bâtissent leurs thèses stupides. Ces scènes veulent nous dire que la violence est dans la société, et pour cela, on nous montrait il y a quelques mois, dans Heli (1), un homme torturé au briquet. Dans The Tribe, on aura droit à un avortement à l'ancienne, étiré par un plan-séquence qui ne nous épargne aucun geste chirurgical: ces scènes auront toujours la bonne excuse de vouloir alerter nos consciences, alors qu'elles veulent avant tout se mesurer à l'insoutenable pour impressionner la critique dans les festivals internationaux et récolter des punchlines que l'on placera ensuite en haut de l'affiche : "une claque", "une sidération", "du jamais vu".

De tels éloges éclairent le second argument de The Tribe et l'on comprend pourquoi son réalisateur a refusé de sous-titrer la langue des signes pratiquée par ses personnages (et aussi par ses acteurs, tous sourds et muets) : l'absence de sous-titres doit nous rendre plus sensible au bruit des claques et des coups qui ponctuent chaque séquence, ou à celui de la pisse qui s'écoule dans les toilettes du pensionnat lorsqu'une fille fait un test de grossesse. On voit bien que le film veut imposer une expérience d'une brutalité extrême, mais cette brutalité se résume d'abord à un geste esthétique, elle est figée par l'usage du plan-séquence, elle ne laisse finalement que l'impression d'une maîtrise froide et vaine. Quelle claque peut-on en effet ressentir dans la scène de l'avortement quand tout est d'abord pensé selon une recherche de durée qui se veut tellement insoutenable qu'on a l'impression que le réalisateur a demandé à l'actrice jouant l'avorteuse de prendre son temps en maniant chaque instrument? Et comment peut-on croire à l'amour entre Sergei et l'une des filles du pensionnat quand leurs étreintes sont filmées selon le même protocole chirurgical ? A la lumière de ces scènes, il faut se dire que le parti pris consistant à ne pas sous-titrer la langue des personnages sert moins une vision de l'humanité – celle d'une jeunesse perdue qui n'aurait littéralement plus de mots pour s'exprimer – qu'un projet de mise en scène visant à déshumaniser tous les personnages pour que seul reste le langage de la mise en scène : c'est, au fond, tout ce que à quoi on nous demande d'être sensible dans The Tribe.

Loin de produire la moindre sidération, The Tribe se situe en réalité dans une catégorie maintenant bien normée : celle du film d'horreur d'auteur pour grand festival. Il faudrait entreprendre un jour l'histoire de ce genre, dont l'existence remonte sans doute à la "trilogie de la glaciation émotionnelle" entamée par Michael Haneke à la fin des années 80 avec Le Septième continent et poursuivie ensuite avec Benny's Video (1992) et 71 fragments d'une chronologie du hasard (1994). Bien que ces films – notamment Benny's Video - aient quelque chose à voir avec l'horreur, leur esthétique se situe très loin de l'outrance qui caractérise le cinéma de genre populaire : l'horreur qu'on y représente – notamment dans la scène de meurtre de Benny's Video – est distinguée, hautaine, intellectuelle. Cela tient d'abord à la mise en scène, toujours soucieuse de se tenir à cette bonne distance à l'aune de laquelle les personnages ressemblent à des créatures de laboratoire : le gros plan est exclu parce qu'il faut se prémunir de tout soupçon de complicité avec le spectateur, il ne faut surtout pas l'émouvoir, il faut l'impressionner, et le faire réfléchir, éventuellement. Mais réfléchir à propos de quoi ? Faut-il aller voir The Tribe pour savoir comment fonctionne un réseau de prostitution dans un pays de l'Est, ou pour comprendre que des sociétés en pleine décomposition sont des foyers de violence ?

Alors qu'ils se veulent frappants et remarquables, ces films échouent sur tous les plans : à la fois celui de l'émotion – ils n'en font naître aucune, filmant chaque geste humain comme s'ils se livraient à une étude comportementale – et celui de la réflexion, car il eût fallu pour cela, qu'ils soient d'abord conscients de la bêtise des thèses qu'ils nous assènent. Pourtant, ils grandissent inexplicablement dans la lumière des festivals, où la critique internationale continue de tendre la joue pour recevoir des claques (2).

  1. Sur Heli d'Amat Escalante, voir mon article du 12 avril dernier.

  2. Sélectionné en compétition officielle au festival de Cannes en 2013, Heli a obtenu le prix de la mise en scène. The Tribe, qui était projeté cette année à la Semaine de la critique a obtenu le Grand prix, le prix France 4 et le prix Nespresso (???).

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