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Journal d'un spectateur


Deux fois Polanski (Annabelle de John R Leonetti)

Publié par jsma sur 31 Octobre 2014, 09:21am

Catégories : #horreur, #james wan, #john r leonetti, #polanski, #rosemary's baby

Deux fois Polanski (Annabelle de John R Leonetti)

Sans doute trop occupé actuellement par la réalisation de Fast and Furious 7, James Wan a confié les clés d'Annabelle à John R Leonetti, le chef opérateur d'Insidious 2 et de Conjuring. Et puisque Wan produit aussi Annabelle, on ne s'étonnera pas de retrouver Joseph Bishara à la musique, dans une partition qui rappelle beaucoup celle d'Insidious.

Annabelle fait donc tourner une petite entreprise, dont le projet semble se clarifier de film en film : il s'agit de relire des classiques du genre – Shining dans Insidious 2, L'Exorciste et Amityville dans Conjuring – pour les nettoyer. Nettoyer ne veut pas dire pour ces entrepreneurs redonner du lustre, mais plutôt récurer, décaper, au point que les classiques dont ils s'emparent finissent par devenir entre leurs mains des objets presque inoffensifs, entièrement repensés en vue d'un happy end qui doit épargner les couples et les familles. Pour cela, chaque récit fait intervenir des personnages suffisamment investis dans l'occultisme (le couple Warren dans Conjuring, la voyante d'Insidious) pour affronter les démons et rétablir l'ordre moral.

Avec Annabelle, ce projet devient absolument limpide. La poupée n'est en réalité qu'un prétexte pour redéployer la trame narrative de Rosemary's Baby : une femme seule dans un grand immeuble, une menace sataniste. Mais le film va plus loin dans la mesure où il rappelle aussi certains éléments de l'histoire personnelle de Polanski, notamment l'assassinat de Sharon Tate, implicitement évoqué dans l'ouverture. Cette double citation de Polanski fait d'Annabelle un cas étrange : Wan et Leonetti fouillent dans les placards du cinéma d'horreur et plongent en même temps dans l'inconscient sataniste de l'Amérique du début des années 70, époque déjà explorée dans Conjuring.

Annabelle, précisons-le, est une sorte de spin-off de Conjuring. Au-delà des intérêts économiques qui justifient une telle entreprise, il faudrait se demander ce qui a conduit Wan et Leonetti a raconter deux fois la même histoire de possession et d'exorcisme. Il faut noter que dans cette entreprise – entendons le mot dans son double sens, économique mais aussi esthétique – l'horreur n'est jamais pensée comme la découverte d'un processus fécondé par le personnage à l'intérieur lui-même, mais plutôt comme un phénomène toujours extérieur, presque accidentel, lié à des entités errantes (esprits, démons ou diable) que chaque film a besoin de figurer, comme pour les stabiliser dans l'esprit du spectateur et lui prouver à tout instant à quel point elles sont extérieures aux corps qu'elles veulent habiter. La deuxième partie d'Annabelle n'échappe pas à cette logique, déjà éprouvée dans Conjuring: l'hypothèse de la folie de Mia, personnage dont le nom fait directement écho au film de Polanski (où Mia Farrow jouait Rosemary) est très vite exclue, invalidée par des attaques démoniaques de plus en plus brutales, qui lèvent toute ambiguïté sur la nature du mal.

Mais la première partie ? Le film commence par un double assassinat dans une maison de banlieue pavillonnaire à la Halloween. La scène, extrêmement maîtrisée, transforme la fenêtre des voisins de Mia en écran de cinéma : Mia se réveille en pleine nuit parce qu'elle croit avoir entendu un cri, elle a en réalité aperçu, peut-être dans son rêve, ce que le spectateur a déjà vu sur l'écran d'en face, à savoir l'horrible assassinat de la voisine de Mia. Ce film d'horreur, qui se prolonge au moment où les assassins entrent dans la maison de Mia, peut être vu comme une version de l'assassinat de Sharon Tate, dont on a par ailleurs entendu parler à la télévision dans la séquence d'ouverture. La poupée maléfique ne joue ici aucun rôle : tout se passe dans l'imaginaire d'une spectatrice et le film semble prendre acte de la façon dont l'horreur – venue du hors champ – s'est introduite dans les rêves de son personnage. Le processus élaboré dans Conjuring est donc en grande partie repensé : la poupée et plus généralement les esprits n'auront de pouvoir que dans la mesure où le personnage cristallisera sur eux une menace (sataniste) venue de l'extérieur. Les démons passent du dehors au dedans (ici la maison, le foyer).

Sur ce principe, la première partie d'Annabelle fonctionne assez remarquablement, avec une économie de moyens rare dans le cinéma de genre contemporain. Dans la seconde partie du film, Wan et Leonetti proposent leur version de Rosemary's Baby : le couple formé par Mia et John (autre clin d'oeil à Polanski) va déménager dans un immeuble dont la façade et l'architecture rappellent celles du Dakota Building.

La meilleure scène du film se situe précisément dans le sous-sol de cet immeuble. Bloquée dans l'ascenseur, Mia croit remonter mais les portes s'ouvrent plusieurs fois sur le même sous-sol noir, au fond duquel on distingue une poussette qui ressemble encore à celle que l'on voit sur l'affiche du film de Polanski. Vertige des ressemblances. Si cette scène est si effrayante, c'est parce que Wan et Leonetti veulent nous indiquer qu'il y a bien quelque chose à voir dans ce sous-sol et qu'il faut que leur héroïne le traverse pour rendre cette chose visible. Cette scène est un magnifique point de basculement : elle est le moment où l'angoisse qui s'est emparée de l'imaginaire de Mia doit prendre forme et, prenant forme, contraindre le film à déplier ensuite son bric-à-brac sataniste dont le personnage semble avoir besoin, étonnamment, pour se rassurer. L'hésitation, la suspension de cette scène sont très belles parce que Wan sait qu'il s'agit d'un moment à double tranchant : sa vertu est d'explorer l'inconscient d'un autre film, de faire comme si Rosemary Woodhouse avait raison - il y avait bien un diable dans son immeuble. Mais ayant fait ce travail, le film n'a plus qu'à restaurer pas à pas une forme d'ordre psychique et moral, comme dans Conjuring.

Le dénouement d'Annabelle, de ce point de vue, ne déroge pas à la règle établie par les trois précédents films de Wan : on y voit un prêtre prenant sur ses genoux la petite Leah (l'enfant de Mia, tant convoité par le démon tout au long du film), tandis qu'un autre plan nous a montré précédemment le profil d'une gargouille. Il faut se rappeler que la fonction de ces ornements dans les églises gothiques consistait à recracher les mauvais esprits hors du temple. Or c'est bien ce qui se produit dans Annabelle : tous les démons ont été chassés du temple, à l'image de la poupée, qui après avoir servi de jouet au démon, est filmée dans une cage de verre, là où elle est enfermée, dit-on, chez les Warren.

Cet épilogue, presque suspect à force de bienveillance, ne fait pourtant pas oublier la passion de l'occultisme qui s'est emparée de Mia avant l'étrange sacrifice final, il ne fait pas oublier non plus la belle première partie, que l'on pourrait résumer par le titre du livre que Mia aperçoit dans la vitrine d'une librairie ésotérique : The Devil's Welcome. Curieux paradoxe d'un film où Wan et son équipe montrent comment le spectre du satanisme s'introduit dans l'esprit d'une femme avant de jouer aux ghotsbusters, ouvrant le crâne de Rosemary Woodhouse pour chasser les démons du Dakota Building.

Sur James Wan, voir aussi mes articles du 29 août et du 6 octobre 2013.

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