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Journal d'un spectateur


Vous aimez les araignées? (Enemy de Denis Villeneuve)

Publié par jsma sur 28 Août 2014, 15:47pm

Catégories : #denis villeneuve, #genre, #araignées, #david cronenberg, #jack arnold, #jack gyllenhaal

Vous aimez les araignées? (Enemy de Denis Villeneuve)

Au début d'Enemy, un homme (Jack Gyllenhaal) arrive dans une société secrète, un club exclusivement composé d'hommes : on pense tout de suite à Fight Club, mais la scène est plus étrange. Sur un petit plateau de théâtre, la silhouette floue d'une femme apparaît, un plateau d'argent avec couvercle est posé à ses pieds. Le couvercle, une fois soulevé, découvre une mygale, que la femme s'apprête à écraser : la séquence s'arrête au moment où le pied entre en contact avec l'araignée. Cut. Il faudra attendre le dernier plan du film – très court et vraiment saisissant – pour que resurgisse, sous une forme monstrueuse, tout ce qui a été occulté dans le club.

D'un point à l'autre de son récit, de cette intrigante ouverture au coup de force final, Enemy va déployer deux histoires. La première, assez laborieuse, est une fiction du double, qui tourne autour de la découverte par Adam (le professeur incarné par Gyllenhaal) de son sosie, Anthony St Claire, comédien de seconde zone (aussi incarné par Gyllenhaal selon le principe du deux en un). Cette histoire-là avance de façon labyrinthique, en laissant sur son chemin quelques clés destinées à donner des migraines aux rédacteurs de Senscritique : une citation placée au seuil du film dit que « le chaos est un ordre qui n'a pas encore été déchiffré ». Une autre citation arrive par le biais d'un cours qu'Adam adresse à ses étudiants, où paraphrasant Hegel, il leur explique que tous les événements historiques sont voués à se répéter, « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». Il y a aussi ce cours sur l'histoire romaine où Adam expose la nécessité des jeux dans l'Antiquité romaine, levier par lequel les empereurs contrôlaient la plèbe. Tout cela n'est pas très intéressant et on se demande, en voyant ces scènes où Jack Gyllenhaal lui-même semble douter de ce qu'il dit, pourquoi aucun étudiant ne lève la main pour poser une question : tout le monde, à commencer par Denis Villeneuve, a l'air de prendre ces phrases pour argent comptant. Si l'on veut soutenir que le double, dans Enemy, est la création d'un homme aliéné, qu'il représente un retour au ça (c'est déjà le schéma de Fight Club), ces phrases lourdingues serviront plus ou moins de balises dans une discussion d'étudiants.

Il existe pourtant dans Enemy un autre film, bien plus curieux que celui que je viens de résumer sommairement. Ce film raconte comment un homme se fait peu à peu grignoter le cerveau par une araignée. On pourrait penser à Spider de Cronenberg, mais Denis Villeneuve s'intéresse visiblement moins à la psychanalyse que l'auteur de A Dangerous Method : les mécanismes de transfert sur lesquels reposait Spider ne sont jamais explicités, le récit d'Enemy n'indique pas où il va, pas plus qu'il ne se conclut sur un colmatage de la brèche qu'a fait naître, dans la vie d'Adam, la découverte de son double. Dans ce deuxième film un peu fantôme, parce qu'il s'écrit entre les lignes du premier, les araignées représentent une peur diffuse, qui gît d'abord dans le club souterrain aperçu au début, avant d'apparaître plus nettement, dans un plan où Adam aperçoit depuis la fenêtre de son appartement une araignée géante surplombant les immeubles de Toronto. Prisoners, le précédent film de Denis Villeneuve, était déjà hanté par ce genre de visions étranges (lorsque Gyllenhaal ouvrait par exemple une valise remplie de serpents), mais c'était un film plus rationnel, et nettement plus explicatif.

Film d'araignées, Enemy retrouve le cinéma de genre du côté de Richard Matheson et de Jack Arnold. La peur qui habite Adam – et qui se fait puissamment sentir aussi dans toutes les scènes d'amour avec sa femme, où flotte parfois le souvenir de Lost Highway – finit par prendre une forme absolument littérale, et dans un geste assez osé (le dernier plan), le plus beau du film, Denis Villeneuve parvient à faire la jonction entre La Métamorphose de Kafka et Tarantula de Jack Arnold.

En bonus, je joins le trailer de Kingdom of the Spiders (L'Horrible invasion) de John Bud Cardos (1977). Le scénario d'Enemy n'a évidemment aucun rapport avec celui de Kingdom of the Spiders, version arachnéenne et cheap des Oiseaux d'Hitchcock. Mais inexplicablement, le film de Denis Villeneuve m'en a rappelé le souvenir.

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