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Fais le job (notes sur Sils Maria)

Fais le job (notes sur Sils Maria)

Fais le job (notes sur Sils Maria)

Wilhelm Melchior est un dramaturge qui a lancé la carrière de Maria Enders (Juliette Binoche) en lui confiant le rôle de Sigrid, une jeune première, dans un drame intitulé Maloja Snake. Vingt ans plus tard, alors qu'elle vient d'apprendre la mort de Melchior, Maria s'apprête à rejouer Maloja Snake, en devenant l'autre personnage de la pièce, une femme mûre dont la vie est dévastée par la jeune Sigrid. Ce rôle sera repris par Jo-Ann Ellis, une jeune actrice (Chloé Grace Moretz) qui a bâti son succès sur de mauvais films industriels et des vidéos trash postées sur Youtube. L'assistante de Maria (Kristen Stewart) l'accompagne en Suisse pour des séances de répétition, avant de disparaître brutalement sur un sentier de montagne, au moment où apparaissent, dans les hauteurs de Maloja, les nuages formant le fameux « Maloja Snake (1) ».

Une mer de nuages, deux actrices américaines d'aujourd'hui, des images circulant en boucle sur Youtube : Sils Maria met dans la même barque Antonioni et Sofia Coppola, Bergman et le space opera, la peinture de Friedrich et google images. Très chargée, la barque arrive tout de même à flotter, mais de façon souvent très laborieuse. C'est par son côté à la fois cheap et satirique – qui se révèle nettement à travers les séquences relatant le succès médiatique fulgurant de Jo-Ann Ellis – que le film parvient parfois à faire oublier son poids. En revanche, lorsque la masse nuageuse – le fameux serpent de Maloja – s'enroule autour d'un col pour aspirer le personnage de Kristen Stewart, on est autant dans un pastiche de L'Avventura que devant un film qui aspire au monumental, nous impose l'allégorie (du temps, du cinéma, de ce que l'on veut). On peut trouver cette séquence sublime, grandiose, impressionnante mais c'est précisément parce qu'elle veut impressionner qu'elle me paraît insupportable : elle n'est, en fait, qu'un geste de cinéma qui se montre comme tel.

Sils Maria est un film coupé en deux et qui le sait. Il reproduit cette coupure entre deux esthétiques (l'hyper-contemporain et les vestiges de la vieille modernité européenne) à travers son casting et sa fiction. Le personnage de Jo-Ann Ellis apparaît comme une professionnelle de l'image, elle sait être à la fois stupide (en conférence de presse) et cultivée comme il se doit en Europe (lorsqu'elle cite par exemple Tchekhov dans une conversation), elle est flatteuse lors de sa première rencontre avec Maria Enders et impitoyable le soir de la première de la pièce. A l'opposé, Maria paraît bien peu professionnelle par la façon très psychologique dont elle aborde son rôle : la vieille méthode qui est la sienne (qui repose sur le doute, implique un questionnement narcissique douloureux) trouve un point de critique parfait dans le personnage de son assistante qui lui lance cette réplique, apparemment anecdotique : « I'm just doing my job ».

On peut faire de cette réplique un véritable point de rupture entre les deux incarnations du métier d'actrice que propose le film : d'une part le professionnalisme de celle qui fait le job, d'autre part le questionnement sans fin de celle pour qui les notions de personnage et de rôle comptent encore un peu. L'inversion de rôles que produit la reprise de la pièce où Maria n'est plus la jeune première mais la femme de cinquante ans fait naître une mise en abyme qui se veut cruelle alors qu'elle n'est, en réalité, qu'une vieille tarte à la crème de scénariste à laquelle Assayas croit encore un peu. Pendant que l'actrice se questionne, son assistante fait le job. Etrange personnage, qui n'a ni passé ni avenir et qui est comme l'antithèse de la jeune fille au visage brûlé incarné par Mia Wasikowska dans Maps to the stars. Elle peut disparaître brutalement en pleine montagne parce qu'elle ne signifie rien, rien d'autre qu'un présent volatil, où tout s'uniformise dans une vanité à la Bling Ring, où tout est à l'image de ce commentaire laissé sur le net après la mort de Wilhelm Melchior : « Je ne le connaissais pas, mais la mort de quelqu'un est toujours une chose triste ».

Assayas voudrait être un grand mélancolique mais il est fasciné par le flux du présent qui défile sur l'écran de l'ipad de sa jeune actrice, il la regarde avec la bienveillance d'un vieux monsieur un peu largué, comme il filme avec bienveillance une discussion entre Juliette Binoche et Kristen Stewart sur les superhéros. Et l'actrice de Twilight, impassiblement, « fait le job », c'est-à-dire à peu près rien. Et le film lui ressemble – mais il l'ignore – il veut saisir, tragiquement, le temps qui passe sur le visage d'une actrice (voir le dernier plan sur Binoche) alors qu'il ne fait qu'ouvrir des pages sur google image.

Tout passe dans Sils Maria : les actrices, les assistantes et les nuages.

(1) Sur ce phénomène nuageux, voir Vacances en Suisse.