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Journal d'un spectateur


Notes sur Mister Babadook de Jennifer Kent

Publié par jsma sur 25 Octobre 2016, 16:24pm

Catégories : #horreur, #boogeyman, #jennifer kent, #mister babadook, #conte, #gothique, #notes

Notes sur Mister Babadook de Jennifer Kent

"and once you see what's underneath, you're going to wish you were dead" (Mister Babadook)

 

Amelia (Essia Davis), une veuve, et son jeune fils Samuel, emménagent dans une grande maison. Amelia travaille dans une maison de retraite et Samuel souffre de graves troubles du comportement. Dire qu’il s’agit d’un enfant hyperactif est presque un euphémisme: il passe le plus clair de son temps à hurler et à réveiller sa mère en pleine nuit. Amelia veille cependant sur son fils, elle lui raconte des histoires au lit (le film s'ouvre sur une lecture des Trois petits cochons). Jusqu'au jour où elle tombe sur Mister Babadook, conte sur un boogeyman qui se cache dans les penderies pour effrayer les enfants. Selon un argument classique de film d'épouvante, le croque-mitaine va peu à peu s'inviter dans la maison et dans les cauchemars de l'enfant. Tout en se conformant à ce schéma, le film de Jennifer Kent le dépasse pourtant largement : le babadook y est moins un monstre tapi dans l'ombre d'une chambre que le symptôme d'une relation malade entre une mère et son fils. L'amour maternel n'est qu'une façade qui va se craqueler à mesure que le film lève le voile sur le fantasme profond de son personnage féminin : tuer l'enfant. 

Sujet rarement abordé dans le film d'épouvante, le désir d'infanticide n'avait pas été traité de manière aussi convaincante depuis The Others d'Amenabar (2001). Babadook évoque beaucoup le film d'Amenabar, notamment par sa manière de tracer le portrait d'un personnage féminin double, à la fois mère (trop) bienveillante et veuve (complètement) désaxée - duplicité que l'actrice Essia Davis incarne dans une sorte de folie froide, dans la lignée de Nicole Kidman ou Mia Farrow (chez Polanski). Mais, alors que The Others était un film un peu raidi dans son programme esthétique ouvertement néo-gotique, Babadook paraît moins révérencieux dans son approche du répertoire de l'épouvante. Jennifer Kent a visiblement compris que le gothique était moins une affaire de décor que d'état d'esprit, qu'il était moins lié aux apparitions spectrales qu'à la manifestation - proprement épouvantable - de la vie dans la mort. Les grands contes fantastiques d'Hoffmann (L'Homme au sable) et de Poe (Bérénice, La Chute de la maison Usher) ont décrit cette présence des morts - c'est elle qui se manifeste dans chaque apparition du babadook.

Le booygeman n'est donc pas traité ici comme un épouvantail visant à susciter des jumpscares à répétition, c'est une figure plus complexe, à travers laquelle se joue pour l'enfant un sentiment de manque et de culpabilité (lié à la mort accidentelle de son père le jour de sa naissance) et pour la mère un secret sexuel - puisqu'elle continue de désirer son mari mort. Un enchaînement résume remarquablement cette relation : après avoir relu Mr Babadook, Amelia s'arrête devant des images qui passent à la télévision (dont une publicité pour une messagerie rose), elle s'allonge ensuite dans son lit et commence à se masturber. Montage parallèle: dans la chambre du fils, le cauchemar du babadook commence à prendre forme. Retour à la chambre de la mère: l'enfant apeuré entre brutalement dans le cadre et vient faire la jonction entre sa peur de gamin (le monstre caché dans le placard) et le fantasme sexuel de sa mère - dont il interrompt brutalement le plaisir solitaire. On ne peut mieux résumer ce qui travaille souterrainement Mr Babadook: la découverte par l'enfant d'un secret d'adultes - qui n'est pas exactement une scène primitive. La mise à jour progressive de ce secret trace l'horizon d'angoisse du film et permet de mieux comprendre sa fin presque ironique. La menace du babadook n'a pas été éradiquée, il a été apprivoisé dans la cave de la maison, où Samuel et sa mère le nourrissent de vers de terre. Etrange tableau d'une famille recomposée incluant le père mort, explicitement assimilé au monstre.

Notes sur Mister Babadook de Jennifer Kent

Comme beaucoup de bons films d'horreur, Mister Babadook raconte l'exclusion d'un personnage dans son fantasme morbide et son désir de façonner la réalité à la mesure de son fantasme. Les terreurs de l'enfant intéressent moins Jennifer Kent que les névroses de la mère, lesquelles, conformément au code gothique, prennent d'abord forme à la surface de la maison, avant de converger vers la cave. Amelia est ainsi la seule à voir l'ombre du babadook au plafond, elle est la seule distinguer un trou dans l'un des murs de la cuisine, imaginant ensuite que ce trou abrite un nid de cafards. Le babadook, comme les spectres de l'Overlook qui conseillent à Jack Torrance de massacrer sa famille dans Shining, n'apparaît que pour lui montrer un chemin à suivre. Etrange chemin qui implique une expérience qui n'a rien à voir avec les récits de possession classiques. Amelia n'est pas visitée par l'esprit du babadook, la lecture du conte pose au contraire l'existence d'un récit archétypal (un monstre/un enfant) ayant toujours existé dans l'inconscient de la bonne mère qui nous est présentée au début du film. Dans son mouvement final presque grand-guignolesque, le film rejoue la scène lue au début par Amelia - celle des Trois petits cochons - avant d'imaginer une scène de purgation peu convaincante, qui rappelle plus ou moins la cérémonie d'exorcisme de Conjuring.  

Malgré une fin faible (cette scène où Amelia semble "vomir" le babadook n'a pas lieu d'être si l'on suit la logique du film), la conception de Mister Babadook est remarquable. Le film, qui s'inscrit presque exclusivement dans un registre de terreur psychologique, laisse un souvenir fort. Le livre de contes dessiné par l'illustrateur Alex Holmes (qui apparaît dans les bonus du dvd) a même fait l'objet d'une édition grâce à une campagne de crowfunding. Etrange destin donc, que celui de ce Mister babadook, qui finit par rencontrer les fantasmes d'émancipation de son époque. Le plus grand désir d'Amelia - le film n'en fait aucun mystère - est de se débarrasser de son fils. Que le chien, Bugsy, soir l'ersatz de cette victime rêvée ne change rien à l'affaire: le monstre du film n'est pas dans les livres ou dans la cave de la maison, le monstre, c'est cette mère qui ose formuler en elle le désir - proprement monstrueux au regard de la société - de ne plus aimer son enfant. 

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