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Journal d'un spectateur


Notes d'été 1

Publié par jsma sur 19 Juillet 2014, 08:20am

Catégories : #notes d'été, #coppola, #coup de coeur, #le grand bleu, #allemagne-brésil, #cutter's way, #serge daney, #années 80, #her, #the bling ring

Notes d'été 1

Je livre aux lecteurs et lectrices de ce blog ces notes un peu brouillonnes, qui n’ont qu’un très lointain rapport avec l’actualité des sorties de l’été. C’est après avoir vu Cutter’s way que l’écriture de ce texte a commencé : en sortant de la salle, je retrouve un ami en terrasse d’un café, c’est le soir du match Allemagne-Brésil. Je lui parle rapidement de Cutter’s way simplement pour en dire ceci : sorti en 1981, le film d'Ivan Passer n’a rien à voir avec les années 80, il aurait pu sortir en 1978, dans le sillage de Deer Hunter (Voyage au bout de l'enfer) de Cimino ou de Coming home (Le Retour) de Hal Ashby, parce qu'il traite du même sujet: le retour impossible au pays. Mais il n’a ni le lyrisme du premier, ni les puissants ressorts (mélo)dramatiques du second, c’est un film où tout le monde broie du noir, sans doute pas mauvais dans le fond, mais ce film-là ne me dit rien du début des années 80, ni politiquement (81 est l’année où Reagan devient Président des Etats-Unis), ni esthétiquement (le chef opérateur, Jordan Cronenweth, fera ensuite Blade Runner de Ridley Scott, autrement plus emblématique de son époque). D’où cette question posée à mon ami : quel serait le film qui pourrait résumer esthétiquement les années 80 ?

On cite tout de suite quelques films emblématiques : E.T et les deux premiers Indiana Jones de Spielberg, Terminator de James Cameron et même Bagdad Café de Percy Adlon. Mais ça aurait commencé quand, au cinéma, les années 80 ? Quel film en serait la quintessence ?

Le match Allemagne-Brésil a commencé depuis une demie-heure : les buts se succèdent dans une ambiance agréable, comme si la France jouait encore, comme si la Mannschaft, c’était nous. Tout le monde veut voir le Brésil perdre, on rit en voyant en gros plan le visage déconfit d’une supportrice brésilienne au moment du quatrième but. Mais pourquoi se réjouit-on d’un tel naufrage ? Parce que « nos amis allemands » - comme le disait Sarkozy au début de la campagne des présidentielles de 2012 – sont en train de prouver au monde entier leur efficacité? Il y a une cascade de buts, tellement que ça en devient presque gênant pour finir. Passé le cinquième but, toute joie est passée, le spectacle cesse d’être drôle et devient même insultant : l’équipe alignée par le Brésil ressemble à une équipe venue du quart-monde pour perdre dans un grand stade d’Europe. Pourtant, elle joue chez elle. Et chez elle, elle fait la preuve au monde entier de sa nullité, elle subit une défaite qui la déclasse, la déshonore. Je n’ai pas lu la presse spécialisée, je ne sais pas si, au-delà de la médiocrité des joueurs, de la sélection, du coaching, quelqu’un s’est posé la question de savoir ce qu’une telle défaite impliquait d'un point de vue symbolique. Je ne peux apporter qu’une réponse empirique, qui vient d’un numéro spécial de Paris dernière consacré à Rio, on y voyait beaucoup de Français exilés, prétendant avoir trouvé au Brésil un second souffle, presque une seconde vie. Selon le dispositif établi par l’émission (caméra subjective, circulation d'un point à l'autre de la ville), on allait de fête en fête dans la nuit de Rio et dans ce passage en revue, une séquence a retenu mon attention. On entrait dans la villa de deux Français, une fête y avait lieu, une chanteuse locale avait été invitée pour l’occasion. Interrogé, l’un des deux Français expliquait que l’endroit où était bâtie sa villa était dangereux quelques années auparavant, mais il reconnaissait que la mairie de Rio avait de gros efforts pour réduire la dangerosité des lieux, éloignant les pauvres de sa vue, mais pas trop tout de même, car il aimait, disait-il, s’endormir et se réveiller au bruit des sambas venues des favelas. Aucun son, pourtant, ne venait du hors-champ et quand la caméra nous révélait le contrechamp désigné par le discours - c’est-à-dire cette nuit faite de danger et d’échos de sambas - l'écran était noir, vide de toute présence humaine. Le long discours qui précédait ce plan convoquait toute l’imagerie associée au Brésil (la pauvreté et la joie) et à leur équipe de foot (Nike avait utilisé il y a quelques années un air de samba pour faire un spot avec Ronaldo, signifiant par là qu’il jouait au foot comme on danse), mais il greffait sur ces clichés une idéologie de bobo transposée au bord des favelas. C’est peut-être une des raisons de la défaite honteuse du Brésil : les Brésiliens ne savent plus jouer au foot parce qu’ils n’ont plus d’image, même chez eux. Ils dansent au loin, dans une ville (Rio) qui, de nuit, ressemble presque à Barcelone (c'était ce que montrait, en tout cas, le numéro spécial de Paris dernière). Il était donc logique que le Brésil reçoive, par ce score cinglant, sans appel, une leçon de foot venant du pays européen ayant le plus d’image, ayant la plus belle image et la plus belle équipe: la plus organisée, la plus constructive, la plus compétitive. Et nous, spectateurs français, avons regardé le Brésil sombrer comme les bourgeois de Paris dernière du haut du balcon de leur villa.

J’ai l’air de m’éloigner du sujet – mais peut-être pas tant qu’il ne le semble. L’image des années 80, pour celui qui ne l’a pas concrètement connue – s’est perdue, atomisée comme l’image du Brésil : on en trouve des vestiges dans la musique (l’album de La Femme sorti l’an dernier), dans la mode (il n’est pas une saison qui passe sans que l’on prophétise le retour du style 80’s) et dans le cinéma (les lumières spielbergiennes de Super 8 de J.J Abrams, le retour du space opera dans Star trek ou au début de Man of Steel). Mais quel film en aurait fixé pleinement l’essence ?

Coup de cœur (One from the heart) de Coppola serait un exemple parfait : Serge Daney en parlait comme d'une «féerie électronique », et c'est en effet un film qui clignote de partout, joue en permanence sur des contrastes chromatiques et des effets de surimpression que l’on retrouve dans tous les clips de l’époque (Don’t stop the dance de Bryan Ferry est presque un hommage à Coup de cœur).

Mais avant d’aller plus loin dans Coup de coeur, il faut baliser le terrain : les années 80 sont sans doute considérées, aujourd’hui encore, comme celles de la faillite de toute esthétique, alors qu’elles sont au contraire très fortement préoccupées par l’esthétique, ou plutôt par des esthétiques divergentes. Ce n’est pas un hasard si le constat de mort du cinéma fait à l’époque par Godard (qui pose déjà en vieux dépressif dans Prénom Carmen) coïncide avec le moment où Serge Daney commence à opposer l’image au «visuel ». Par « visuel », il désigne tout ce qui vient de l’esthétique publicitaire et du clip. Le « visuel » triomphe pour lui dans le succès du Grand Bleu du Luc Besson (1988) dont l’affiche – écrit-il – « est devenue un moment […] dans la constitution de l’image globale d’un produit audiovisuel ». Premier constat (et celui-ci nous porte jusqu’à la campagne de lancement de Nymphomaniac durant l’automne 2013) : avec Le Grand Bleu, l’affiche fait désormais partie du « visuel » du film et de sa stratégie de vente. Cela a sans doute toujours été le cas, mais pas tout à fait selon les mêmes codes : les affiches des années 40-50 étaient faites – explique encore Daney - par des dessinateurs « qui faisaient comme si la photographie n’était pas inventée », l’affiche et le film n'exprimaient donc qu'à peu près la même chose parce qu'ils le faisaient avec des moyens figuratifs différents: de mauvais films pouvaient avoir de très belles affiches.

Ce qui est visible sur l’affiche Le Grand Bleu, ce n'est pas seulement l'accord parfait entre le visuel de l'affiche (un homme et un dauphin au milieu de l’Océan, dans une belle nuit étoilée) et ce que raconte le film (une expérience de l’infini, de l’inconnu, telle que peut nous la vendre n’importe quelle émission de sport consacrée à la plongée), le visuel convoque aussi un vieux mythe littéraire : l’Homme et la Mer, comme chez Hemingway ou Victor Hugo. Ce mythe est traduit dans une esthétique typique des années 80, qui fabrique, écrit encore Daney, « un personnage qui a l’immobilité pour principe, l’immobilité de celui qui ne sait faire qu’un seul mouvement, qui ne peut évoluer, être changé (par l’amour ou la compétition), qui ne peut que disparaître […] dans l’énigme de sa propre programmation, dans une parité mythique avec les dauphins. » Ces lignes écrites en 1989 pourraient s’appliquer à beaucoup de personnages de films actuels : le tueur de Drive, la jeune fille de Nymphomaniac, l’alien d’Under the skin. Tous ces films brillent avant tout par la force de leur visuel, comme s’ils ne cessaient – malgré leur sens esthétique très sûr – de se vendre eux-mêmes, comme si les images qu’ils répandent sur les réseaux sociaux (voir celles d’Under the skin sur le site Facebook du film) ne faisaient qu’accompagner ou prolonger l’expérience de les voir. En ce sens, le « visuel » ne saurait être réduit – Daney l’avait sans doute pressenti à travers le succès phénoménal du Grand Bleu – à une peau morte du cinéma, il a pris aujourd’hui tellement de place qu’il n’est plus possible de le mépriser : il faudrait plutôt, au lieu de distribuer les bons et les mauvais points (qu'est-ce qui est visuel et qu'est-ce qui ne l'est pas?), se demander comment les films actuels retravaillent cet héritage des années 80, certains d’entre eux (Cosmopolis de Cronenberg, par exemple) faisant même du visuel leur principal enjeu.

Dès les années 80, certains cinéastes ont fait entrer l'esthétique publicitaire dans leurs films. Par la grande porte. Et là, il faut parler de Coup de cœur, film qui tient immédiatement du visuel : l’affichage du nom des acteurs en lettres roses sur un rideau bleu dans le générique donne le la, mais on pourrait citer aussi la danse de Nastassja Kinski dans un verre à cocktail, ou la très belle musique d’habillage écrite par Tom Waits qui fait l’effet d’une interminable session de piano bar. Les personnages secondaires (le pianiste, la danseuse) sont de pures apparitions, tandis que les personnages principaux (Hank et Frannie) perdent tout intérêt dès qu’ils se quittent (et cela arrive assez vite). Pourtant, le film est vraiment très beau.

Cette beauté tient sans doute au fait que Coup de cœur est un film très triste, qui exalte l’image des 80’s pour en creuser le vide : il ne fait même que cela, vendre du vide bien éclairé dans de jolies vitrines (la vitrine est le motif essentiel du film). Rarement un film aussi lumineux et coloré aura à ce point faire le procès de la lumière : la maison de Hank et Frannie a beau clignoter de tous les côtés, elle est tellement vide qu’elle ressemble à une maison-témoin. Hank vient pourtant d’en faire l’acquisition pour fêter les cinq ans de son histoire avec Frannie, il vient de s’acheter cette maison impersonnelle qui ne peut que le jeter hors de ses murs, là où, peut-être, l’aventure existe encore. Une parole d’un des textes écrits par Tom Waits et chanté par Crystal Gayle résume parfaitement l’état d’esprit des deux personnages : Is there any way out of this Dream ? Comment se sortir de ce rêve ? Existe-t-il une autre voie ?

Si Coup de cœur est à mes yeux l’un des premiers films importants des années 80, c’est moins en raison de son impact visuel que par ce qu’il fait du visuel : une façon d’interroger le passé du cinéma (en l’occurrence, la comédie musicale, dont le déclin est marqué partout : on ne chante même plus) et un moyen de donner corps, via les lumières de Las Vegas, à ce mal moderne, verbalisé par Hank : « ce qui a détruit nos vies, dit-il (je cite de mémoire), c’est cette lumière, il n’y a plus de secret ». Coup de coeur use la lumière pour montrer à quel point nos existences vont devenir elles-mêmes des "visuels", des vitrines, des "murs". Tous les secrets étant perdus, et avec eux, tous les mystères, il ne reste plus à Hank et Frannie que l’intimité d’une nuit où ils font l’amour : cette séquence, qui est pour moi la plus belle du film, semble regarder cette nuit comme si c’était la dernière. Après cela, on va entrer petit à petit dans le monde de Her de Spike Jonze, un monde tellement hanté par le visuel que les corps (et le sexe) n’existent plus. Une autre réponse possible et contemporaine à Coup de cœur, serait formulée par The Bling Ring : aux maisons-vitrines de Las Vegas se substituent les dressings vides de L.A, où tout brille mais où plus rien n’est désirable.

Coup de cœur est magnifique parce qu’il croit encore, au moins le temps d’une scène, à l’amour humain. Dans cette séquence où Hank et Frannie vont faire l’amour, les lumières cessent progressivement de clignoter, tout s’éteint lentement. Frannie est montée pour se déshabiller. La voix de Crystal Gaye chante « Is there any way out of this dream ». Hank attend Frannie dans le lit, presque nu. Frannie descend, se glisse dans les couvertures. Un noir absolu s’installe peu à peu et recouvre les personnages, leur laisse un peu de secret, comme si Las Vegas avait été enfin débranché. Seule une lampe reste allumée, au pied de laquelle Hank jette son slip. Rien de plus beau, de plus précieux que cette image et il faut être un grand cinéaste comme Coppola pour avoir pensé à la glisser dans un film aussi "visuel" que Coup de coeur : un slip dans une maison-vitrine, trace prosaïque d’une présence humaine dans un monde où, comme l’écrivait Daney, « il n’arrive plus rien aux humains, c’est à l’image que tout arrive (1) ».

A suivre.

  1. Serge Daney, Ciné journal, éd. Cahiers du cinéma, volume 1, pp.177-182. Les extraits concernant Le Grand Bleu proviennent du tome 3 de La Maison cinéma et le monde (édition POL), p. 290 et 312-313. La bande originale de Coup de coeur est écoutable depuis le lien suivant: https://www.youtube.com/watch?v=x0iXGt4syp8

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