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Journal d'un spectateur


L'habitude du hasard (Sunhi de Hong Sang-soo)

Publié par jsma sur 25 Juillet 2014, 01:01am

Catégories : #hong sang-soo, #sunhi, #eric rohmer, #conte d'été, #différentes saisons

L'habitude du hasard (Sunhi de Hong Sang-soo)

« - A Rennes, on ne se donnait jamais rendez-vous, on se rencontrait par hasard, c’est une habitude qu’on a prise.

- L’habitude du hasard. Jolie comme formule. »

(Dialogue entre Gaspard et Margot dans Conte d’été d’Eric Rohmer, 1996)

Comme dans les films d’été de Rohmer (Conte d’été, Le Rayon vert), Sunhi est fait de rencontres de hasard. Sur le banc d’un campus, la jeune Sunhi rencontre, au début du film, son professeur et lui demande une lettre de recommandation pour poursuivre ses études à l’étranger. Depuis l’étage d’un fast-food, elle aperçoit ensuite son ex-petit ami et l’invite à la rejoindre. Au fil de la conversation et des verres de soju, on apprend que celui-ci est encore amoureux d’elle, mais quelque chose sonne faux dans le dialogue (« Je n’ai aimé que toi »), les mots n’ont plus aucune magie.

Ce qui se dit, dans toutes les conversations qui se tissent dans ce film très bavard, n’a pas beaucoup plus de sens ou de poids : les mêmes banalités (« Il faut savoir ce qu’on veut dans la vie », « Il faut creuser ») sont reprises d’une séquence à l’autre, à chaque fois par un personnage différent. Une romance coréenne qu’on entend trois fois évoque le souvenir d’une rencontre amoureuse : « Où étais-tu partie ? N’étais-tu qu’un rêve ? ». Mais la rencontre amoureuse n’a pas lieu dans ce film où le hasard devient peu à peu une habitude. La magie de la rencontre – celle d’Haewon et du magicien dans Haewon et les hommes, le précédent film d’Hong Sang-soo – est perdue. Le mouvement final du film le prouve : dans le parc où les trois personnages masculins (le professeur, l’ex petit ami de Sunhi et un troisième homme qu’elle a embrassé sous la pluie) se retrouvent, une comédie se joue dans les toilettes. Sunhi ne croisera aucun de ses prétendants, elle ne fait plus partie du jeu, elle a déjà disparu, laissant aux hommes le souvenir d’une jeune fille qui passe et se dérobe.

« Où étais tu partie ? N’étais-tu qu’un rêve ? »: la romance, qui arrive toujours à contretemps, parfois dans des moments presque tristes, joue le même rôle que la chanson de marin composée par Gaspard dans Conte d’été (1). Elle évoque un temps lointain, celui de l’aventure, du voyage, à l’aune desquels les personnages semblent avoir des vies minuscules. Le départ annoncé de Sunhi pour les Etats-Unis exprime peut-être ce désir de rompre le cercle du hasard quand il devient une habitude, cercle que le récit trace entre l’enseigne d’un café (comme la Crêperie du clair de Lune de Conte d’été) et le banc d’un campus.

Avant de poursuivre, je me permets une parenthèse : il faut que je reconnaisse mon erreur, que je fasse mon mea culpa. En octobre dernier, alors que je découvrais – tardivement – mon premier film d’Hong Sang-soo, Haewon et les hommes, j’ai quitté la salle, laissant la triste Haewon à ses errances. Mais le fait d’avoir vu Haewon m’a permis de reconnaître dans Sunhi quelque chose de familier, un style, une petite musique. Le souvenir d’Haewon était déjà remonté à la surface de ma mémoire lorsque j’ai entendu, dans Adieu au langage, un extrait de la 7e Symphonie de Beethoven : quelque chose du film (la neige, le manteau marron d’Haewon, l’écoute de Beethoven par un de ses amants délaissés) est revenu brusquement, peut-être parce que je préférais penser à Haewon plutôt qu’à Roxy Miéville, le chien-acteur de JLG.

Haewon et Sunhi sont des films jumeaux, mais je préfère la fille de l’automne (Sunhi) et à celle de l’hiver (Haewon). En se débarrassant du spleen, au moins en apparence, Hong Sang-soo a réalisé un film où rien ne semble grave, presque une comédie. Certains éléments du récit évoquent un univers de comédie : la réécriture de la lettre de recommandation, la rencontre finale des trois prétendants dans le parc, la répétition de la romance coréenne qui tourne au running gag. Mais loin d’être utilisés tout à fait comme des procédés, ces éléments désignent plutôt quelque chose de volatil et d’éphémère, qu'on ne peut fixer, à l'image de Sunhi. Chaque rencontre avec elle, malgré sa durée, donne une même impression de précarité qui contribue au charme simple du film.

Comme Restless de Gus van Sant, Sunhi a le charme des grands films modestes, son amateurisme apparent (image cheap, zooms arrivant sans crier gare) est le vêtement modeste dont il s’habille pour ne pas révéler sa profonde élégance, qui vient, comme chez Rohmer, d’un très grand effort de composition. Tout fait retour (les lieux, les conversations, la romance) sans jamais alourdir la construction d’ensemble, si bien que le film donne constamment la sensation d’assister à un impromptu. Et puisque ce terme est emprunté à la musique, il me faut reparler de l’usage qui est fait de la chanson : elle ne fait pas seulement partie d’une logique répétitive, elle vient aussi illuminer l’ivresse des personnages, comme c’est parfois le cas dans la vie. Car on boit beaucoup dans Sunhi, on ne pense même qu’à commander des bières ou du soju, mais ce n’est pas le chagrin que l’on noie dans l’alcool, l’ivresse donne surtout un peu de temps aux personnages, elle ralentit le débit de la parole, elle permet de retenir la beauté d’un geste, comme ce baiser discret que Sunhi donne à son professeur avant de le laisser en plan.

Beaucoup de films d’aujourd’hui veulent nous montrer à quel point ils sont beaux, élégants, altiers: la bande-annonce du Saint-Laurent de Bertrand Bonello, mise en ligne ces derniers jours, effraie déjà par la façon dont elle affirme, à travers le portrait du couturier, son désir de Beauté. « La rue est laide », y entend-on. C’est pourtant dans la rue, dans les cafés et les parcs que le cinéma français devrait revenir comme à sa grande époque. Et c’est ce qui attriste aussi à la vision de Sunhi : le fait qu’un tel film ne soit plus possible aujourd’hui en France, que personne ne puisse en retrouver ne serait-ce que l’esprit. C’est donc à Séoul qu’il faut aller, cet été, pour retrouver un peu de la beauté des contes de Rohmer.

(1) La Fille de Corsaire, la chanson écrite par Gaspard dans Conte d'été, est visible depuis ce lien: https://www.youtube.com/watch?v=qWacYQy4478.

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