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Journal d'un spectateur


I can finally begin (Boyhood de Richard Linklater)

Publié par jsma sur 28 Juillet 2014, 19:15pm

Catégories : #richard linklater, #patricia arquette, #ethan hawke, #ellar coltrane, #arcade fire, #deep blue

I can finally begin (Boyhood de Richard Linklater)

Tous ceux qui ont lu une critique de Boyhood – n’importe laquelle – savent que le film est le fruit d’un tournage au long cours, qui s’est étendu sur douze ans, du début des années 2000 à aujourd’hui, pour former le portrait de Mason, un enfant de six ans qu’on laisse, à la fin, au seuil de ses dix-huit ans : un jeune homme, donc. Mais il faut aussi préciser, à l’attention de ceux qui n’auraient pas encore vu le film et seraient peut-être intimidés par son côté expérimental (une expérience de métamorphose in vitro?), ou sa durée (2h45!), que Boyhood ne cherche jamais à impressionner, à progresser en force, mais donne au contraire une très grande impression de confort et de confiance, qui tient autant au matériau dont dispose Richard Linklater (le temps), qu’aux quatre acteurs principaux : Ellar Coltrane (Mason), Ethan Hawke et Patricia Arquette (les parents divorcés de Mason) et Lorelei Linklater (Samantha la grande sœur de Mason).

La présence de la fille du réalisateur est l’un des éléments importants du film. D’abord parce qu’il est rare qu’un cinéaste filme ses enfants : Maurice Pialat l’avait fait il y a vingt ans dans Le Garçu et si le film laisse – aujourd’hui encore – une souvenir si vif, c’est parce que Pialat filmait son fils en envisageant déjà un temps où il ne serait plus là : au-delà de l’histoire d’un couple qui se déchire, Le Garçu était la mise en scène de cette absence. Boyhood est beaucoup moins douloureux, mais en racontant, parallèlement à la métamorphose d’Ellar Coltrane, celle de sa propre fille, Linklater se projette lui aussi au seuil d’un temps qui n’est plus tout à fait le sien. C’est ce temps que saisissent les plans d’Austin où Sheena, la petite amie de Mason, échange avec Samantha, devenue étudiante, des banalités sur la beauté des garçons du campus. Ce temps n’appartient plus au petit roman familial auquel Boyhood a donné forme. Le roman se clôt avec le départ de Mason, dans une scène où sa mère fond en larmes en le regardant faire ses cartons pour partir à la fac. La mère fait le bilan de ses échecs sentimentaux et des sacrifices qu’elle a faits pour élever convenablement ses deux enfants, avant de dire, en parlant de la vie : « I thought there would be more ». Un plan large la montre ensuite dans son appartement exigu, à l’opposé de la grande maison dans laquelle elle a célébré l’obtention du diplôme de fin d’études de Mason. Cette scène résonne étrangement avec le plan final, qui place Mason au seuil de quelque chose de nouveau, dans la fragilité d’une rencontre avec une fille : la lumière qui éclaire les deux personnages est comme une réponse au « I thought there would be more ». Les regrets de la mère se sont transformés en promesses pour son fils : c’est avec cette évidence que Boyhood déroule sa logique du « time goes by ». En dépit des blessures et des regrets liés à une histoire familiale compliquée, quelque chose de précieux a été transmis à Mason : la possibilité de sentir et d’aimer.

Si la fin de Boyhood est si bouleversante pour moi, c’est aussi en raison du regard toujours serein et bienveillant que Linklater porte sur ses personnages : la mélancolie en est absente, parce que la vie ne fait toujours que (re)commencer. Ce qui a été transmis à Mason – car Boyhood est aussi, comme tous les romans familiaux, une très belle histoire de transmission – c’est une certaine disponibilité au temps, que le film érige en morale à trois sous : « Ce n’est pas à nous de saisir le moment, c’est le moment qui doit nous saisir ». Chaque scène est à l’image de cette disponibilité, que ce soit lorsque le père emmène ses enfants au bowling ou lorsqu’il apprend à son fils à pisser sur les braises encore brûlantes d’un feu de camp. C’est sans doute la raison pour laquelle Mason, au seuil de sa vie de jeune homme, là où le laisse le film, donne une si grande impression de confiance. Une confiance que résume la chanson d’Arcade Fire, Deep blue, qui accompagne le générique de fin : « Here/ Are my place and time/ And here in my own skin/ I can finally begin ». « Ici/ Est ma place et mon époque/ Et ici dans ma propre peau/ Je peux enfin commencer. »

Il faut aussi préciser, pour conclure, que Deep blue est le nom d’un ordinateur conçu par IBM pour battre le champion d’échecs des années 80 et 90, Garry Kasparov. Après plusieurs défaites, Deep blue a fini par battre Kasparov en 1997. Cette anecdote trouve un écho dans Boyhood, notamment dans le discours que Mason tient à Sheena, lorsqu’il envisage le devenir technologique de l’humanité. Certains films des ces derniers mois ont donné raison à Deep blue : Her de Spike Jonze et Under the skin de Jonathan Glazer. Ces films nous parlent de la dépersonnalisation de l’être humain, ils regardent tellement vers le posthumain qu’ils ont besoin de monstres (Glazer) ou de jolis couchers de soleil (Jonze) pour nous montrer qu’ils croient, encore un peu, à l’être humain. Par sa façon d’accueillir toute la vie et par la promesse – sublime – que nous adresse le dernier plan, Boyhood parvient à nous faire croire encore aux lendemains qui chantent. I can finally begin.

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