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Journal d'un spectateur


D-Day for ever (Edge of tomorrow de Doug Liman)

Publié par jsma sur 17 Juin 2014, 19:35pm

Catégories : #blockbuster, #doug liman, #tom cruise, #sf

D-Day for ever (Edge of tomorrow de Doug Liman)

Edge of tomorrow commence comme une version parodique du Soldat Ryan: parachuté sur les plages de Normandie, le soldat Cage (Tom Cruise) n’a pas le temps de comprendre à quel nouveau D-Day il participe. L’ennemi (des insectes extraterrestres nommés mimics) surgit de partout, à une vitesse folle tandis que Cage, encombré d'une lourde armure métallique dont il ne maîtrise pas le fonctionnement, est déjà mort.

Dès qu'il ferme les yeux, pourtant, l'épopée recommence: Cage se réveille dans la même base militaire, entend les mêmes répliques, subit le même entraînement avant d'être une nouvelle fois parachuté sur les plages du débarquement, pour y mourir. La journée qui recommence s’achève toujours sur la même défaite, quel que soit le savoir du héros, quelle que soit l'expérience acquise au fil de ses vies successives. Le replay ne sert à rien, le programme semble être bloqué: l'action bégaie, ne dépasse jamais ce point d’achoppement qu'est le D-Day, jour dont personne - ni Cage, ni sa jolie coéquipière blonde incarnée par Emily Blunt - ne parvient à être le héros.

Il y a plusieurs raisons à cet échec, parmi lesquelles l'inadaptation du héros à cette guerre, son incapacité à lire la stratégie de l'ennemi (les mimics se démultiplient, le prennent de vitesse), mais c'est surtout dans cette réplique - ironique - de Cruise qu'il faut chercher la principale raison: "Est-ce que j'ai l'air d'une jeune recrue?". Le héros et le film sont entre deux épopées, entre deux âges. A travers la mission de Cage, on a l'impression qu'une page se tourne - et pour Cruise cela consiterait à admettre qu'il n'est plus une "jeune recrue"-, mais on comprend ensuite que la page ne se tourne pas forcément dans le sens que l'on croit. En transportant pour finir Cage dans les pyramides du Louvre - selon une logique que le scénario se soucie peu d'expliquer, c'est là que le cerveau des aliens a élu domicile - le film se tourne aussi du côté du passé : il cherche donc à faire une jonction, à relier deux époques et Cruise était, pour cela, l'acteur parfait.

Le film n'est donc pas seulement un véhicule pour Tom Cruise, il vise aussi, de façon à la fois modeste et ludique, à construire un discours sur l'Histoire, à restaurer l' épopée américaine du XXe siècle, dans l'un des lieux où elle s'est construite: sur les plages de Normandie. Le jeu du live, die and repeat (c'est le programme que formule l'affiche) a donc un but: chasser les images trompeuses du présent (on peut les appeller "mimics") pour retrouver une vision nette de l'Histoire. Mine de rien, l'enjeu du film est immense et cela appelle quelques remarques sur la façon dont l'acteur (Cruise), le personnage (Cage) et l'Autre (les mimics) se partagent l'Histoire.

1) Cage est incarné par un acteur qui porte l'histoire du cinéma d'action de ces vingt-cinq dernières années (de Top Gun à M.I: Protocole fantôme), et qui, à ce titre, n'a jamais cessé de mettre son corps à l'épreuve de la technologie. On peut se rappeler de cette séquence géniale du premier Mission impossible (De Palma), où l'agent Hunt était suspendu au-dessus d'une chambre forte: le corps de Cruise, flottant dans l'espace, était déjà filmé comme celui de Spiderman.

2) On attendait autrefois de Cruise qu'il gagne, qu'il devienne le chef (c'est ce qui se produisait à la fin du premier M.I) mais Le Protocole fantôme de Brad Bird a épuisé, peut-être, ce registre de la performance. L'escalade du gratte-ciel à Dubaï a fait de Cruise un héros un peu maladroit, dont le corps ne parvient plus tout à fait à s'allier à la technologie: l'un des gants électroniques qu'on lui donne pour adhérer à la surface du gratte-ciel le lâche brusquement. On n'attend donc plus de Tom Cruise qu'il soit héroïque, on lui demande aujourd'hui d'incarner une figure symbolique, à la limite du spectral, comme celle de Jack Reacher. Cette figure - issue du cinéma des années 70 - doit rétablir un ordre passé.

3) En ce sens, l'action hero n'intéresse plus beaucoup Edge of Tomorrow, sa figure est d'ailleurs ouvertement parodiée : Cruise meurt sans gloire sur le champ de bataille, Cruise se fait écraser par un camion en voulant passer sous les roues de celui-ci, Cruise ne sait pas piloter un hélicoptère. C’est surtout sur le plan symbolique que quelque chose se joue: comme Hunt à la fin du premier M.I, Cage doit prendre le contrôle des opérations, il doit devenir l’Alpha et l’Omega du film.

4) Précisons, par souci de clarté, qu'Alpha et Omega sont deux termes par lesquels on désigne dans le film certaines catégories d'aliens dans le film: aux "Alphas", Cage doit son pouvoir de résurrection, à l'Omega (matrice unique du film, cerveau produisant toute l'altérité qui se déploie sur les plages du D-Day), Cage veut voler son rôle de démiurge pour faire en sorte que la guerre soit enfin gagnée, qu'il n'y ait littéralement plus d'Autre à combattre, ou que le surgissement de cet Autre puisse être enfin contenu. Cela relève de l'impossible dans le cinéma d'action contemporain, où l'Autre s'est au contraire dispersé, décliné, démultiplié (on peut se souvenir de la remarquable scène du braquage dans The Dark Knight où se multiplient les répliques du Joker). Mais c'est le défi symbolique que se lance Cage: ramener l'Autre à lui, l'absorber pour le vaincre.

5) Nostalgie d'un temps où il n'y avait qu'un seul Autre? Du Le Jour le plus long au Soldat Ryan - peut-être le dernier film épique classique du cinéma américain - il n'y avait qu'un seul ennemi sur les plages normandes et c'est parce qu'il n'y en avait qu'un qu'il était possible de gagner la guerre.

6) Le personnage de Cage se construit dans ce battement entre deux époques: à la fois jeune recrue destinée à mourir et vétéran regardant des images d’apocalypse défilant à la télévision (en disant « J’y suis allé, et plus d’une fois »), il n'a pas encore participé à la guerre qui commence et a déjà fait toutes les guerres. Cage est une figure aussi anachronique que celle de Steve Rodgers se battant contre des (néo)nazis dans le dernier Captain America. Ce qui se joue pour ces deux héros est de l'ordre de la récupération symbolique, ils doivent sauver le passé. L’apocalypse à venir (le « tomorrow» du titre) ne les concerne plus tout à fait, ils agissent surtout au nom de l'Histoire. D’où l’importance du D-Day et le finale dans le musée du Louvre: d’une date historique à un lieu d’Histoire, Cage traverse le passé, il se bat moins contre des aliens que pour sauver l'Histoire, menacée par une matrice qui la réécrit (des aliens sur les plages normandes) et la reproduit n'importe comment (la coéquipière de Cage aurait participé à la bataille de Verdun!). Cage doit rétablir une vérité historique, élaborer une bonne version de l'Histoire.

7) Il est donc logique que, dans ce maelstrom temporel, la séquence finale corresponde à la journée idéale que Cage a désormais le loisir d’organiser : il a pris la place de l'Omega, il est désormais maître du temps. Dans cette journée, Cage a retrouvé son grade de commandant, il regarde défiler ses recrues, on a presque l’impression d’être dans une scène de Top Gun. Le film s’achève sur le sourire de Cruise, le même sourire conquérant que celui qu'il avait à l'époque de La Couleur de l'argent. On comprend pourquoi: l’épopée américaine est sauve, tout sera comme avant. Et cela vaut tous les sourires du monde.

Mise à jour le 24 juillet 2014

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