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Journal d'un spectateur


Les Promesses de l'ombre (Maps to the Stars de David Cronenberg)

Publié par jsma sur 22 Juin 2014, 10:00am

Catégories : #david cronenberg, #maps to the stars, #bret easton ellis, #paul schrader, #coppola, #twixt, #romantisme, #L.A

Les Promesses de l'ombre (Maps to the Stars de David Cronenberg)

Est-ce que Maps to the Stars est une satire de Hollywood? Julianne Moore, qui a reçu à Cannes, le prix d'interprétation pour avoir incarné, jusqu'à la caricature, le personnage d'Havana Segrand, star déclinante et névrosée, est-elle le centre du film? Je ne crois pas, et si le film tenait sur ce seul fil, il n'aurait qu'un faible intérêt. C'est pourtant ce film qui a été vu à Cannes et on n'a pu s'empêcher de constater qu'il était au moins aussi raté que The Canyons de Paul Schrader : si les thématiques sont en effet les mêmes (la célébrité, les addictions, la dépression), elles subissent pourtant d'un film à l'autre des traitements différents, qui tiennent d'abord dans la façon dont on y définit les stars.

Chez Paul Schrader et Brett Easton Ellis, il est clair que la star est mourante. La fatigue - réelle - de Lindsay Lohan doit porter symboliquement le poids de cette agonie qui est aussi celle du cinéma comme industrie. C'est ce que soulignent tous les plans sur les cinémas désaffectés de L.A: par eux, on passe du portrait d'une actrice en pleine dépression à un tableau plus allégorique, l'un et l'autre étant inscrits dans le même processus de décomposition. Enième variation autour du crépuscule, le film - c'est là sa profonde contradiction - goûte en même temps pleinement aux fruits qui ont mûri dans ses dernières lueurs: Lindsay Lohan et James Deen sont ces fruits. Du premier, Ellis et Schrader savourent l'amertume jusqu'à l'écoeurement (il n'y a dans leur regard aucune compassion pour Lindsay Lohan, elle est la brebis sacrifiée dont le film a besoin pour justifier son point de vue amer sur Hollywood). Du second, ils exhibent la beauté un peu ténébreuse (au point de faire de lui une figure de thriller, dans le dernier tiers du film) sans jamais se demander ce que le changement d'une simple lettre (Dean devenu Deen) peut représenter symboliquement. De James Dean à son ersatz devenu acteur porno, il y a sans doute de quoi s'interroger sur le déclin du romantisme dans le cinéma américain contemporain, où, à de rares exceptions (Twixt, Restless), l'élan lyrique a été aspiré dans le grand vide des dressings de The Bling Ring. Les décors de The Canyons sont identiques à ceux qu'a photographiés Harris Savides pour le film de Sofia Coppola, il est donc logique de ne voir à travers eux que les reflets d'un crépuscule froid et sans grandeur. C'est bien le romantisme qui manque dans The Canyons et cela fait toute la différence avec Maps to the stars, où l'ombre est riche de promesses.

Si le crépuscule est l'horizon du film, si celui-ci se termine paisiblement, par une nuit étoilée au cours de laquelle deux "enfants" décident d'en finir, l'émotion que fait naître ce crépuscule ne serait pas si puissante si le poème de Paul Eluard (Liberté) n'en avait fait résonner tant de fois la promesse. Rarement un texte poétique aura été tant de fois repris, redit, ressassé dans un film. Dans Twixt de Coppola, les vers de Baudelaire n'étaient prononcés qu'une fois par Flamingo, figure presque hors du temps dont la beauté plastique rappelait celui de Matt Dillon dans Rusty James. A travers cette scène, Coppola faisait la jonction entre plusieurs époques de sa carrière et de sa vie, celle de ses teen-movies splendides des années 80 (Outsiders et Rusty James) et celle de ses films plus autobiographiques, commencée en 2009 avec Tetro. L'écriture poétique - c'était l'un des sujets de Twixt - permettait de traverser les époques, de retrouver ses fantômes, de guérir.

Le romantisme de Cronenberg est beaucoup moins classique parce qu'il ne passe pas par des figures ouvertement romantiques: ses fantômes n'ont pas la mélancolie de ceux de Twixt, ils ne montrent aucun chemin, à l'image du spectre de Clarice Taggart, horrible survivance d'une figure maternelle qui hante Havana, lui pourrit littéralement la vie. Ce spectre ricanant et grotesque - qui rappellement vaguement l'outrance d'un film comme Qu'est-il arrivé à Baby Jane? - représente moins un lien possible avec le passé, lequel servirait de base à une réconciliation, voire une catharsis (c'est le schéma de Twixt), que le retour effroyable du même, dont tout le film, à divers niveaux, montre les conséquences monstrueuses. Que ce retour prenne la forme d'un inceste (celui auquel sont voués Agatha et Benjie), d'un rôle (Havana reprenant celui de Clarice dans un remake d'un film dont elle était la star), d'une suite de Bab babysitter (film dont Benjie est la star) ou d'un reboot nommé Blue Matrix (mauvais space opera dans lequel Pattinson est maquillé et coiffé de façon grotesque), c'est la même forme, éternellement déclinante, qui semble être reproduite. A ce ressassement mauvais, dont les problèmes intestinaux récurrents d'Havana sont la métaphore la plus littérale, le film oppose une autre répétition: celle des strophes de Liberté. C'est par là que Cronenberg écrit son nom dans Maps to the stars, que l'on pourrait facilement limiter à une satire paresseuse d'Hollywood, un crépuscule fait d'images mortes (1).

D'un côté comme de l'autre, pourtant, Cronenberg a su se montrer infiniment plus subtil que Schrader et Ellis. Côté satire, le film, au lieu de faire un énième constat de déclin, se demande plutôt sont les stars: est-ce Al Gore, Chuck Lorre (le scénariste de Mon Oncle Charlie) ou Juliette Lewis, dont les noms sont cités dès la première séquence, comme pour nous avertir tout de suite, nous faire comprendre que le film parlera moins des stars de cinéma que des étoiles sous la lueur desquelles Havana et son frère disparaîtront dans geste de révolte aussi beau que désenchanté.

Le romantisme de Cronenberg est celui d'une révolte impossible, d'un monde désenchanté qu'aucune formule magique (Liberty) ne peut sauver. Jamais le cinéma de Cronenberg - que l'on qualifie toujours par les mêmes mots: froideur, distance, rétention - n'a été si proche des coeurs. L'avant dernière strophe de Liberté dit: "Sur la santé revenue/ Sur le risque disparu/ Sur l'espoir sans souvenir/ J'écris ton nom." Et Agatha et Benjie de s'assoupir, dans une très grande tranquilité, en rêvant de cette santé revenue et de la liberté retrouvée.

Mise à jour d'un texte publié le 25 mai dernier.

(1) C'était l'avis de Léonard Haddad dans Technikart. Voir "Les Images mortes", dans Super Cannes n°5 (disponible en pdf sur le site de Technikart).

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