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Journal d'un spectateur


Very Bad Trip (Welcome to New York d'Abel Ferrara)

Publié par jsma sur 27 Mai 2014, 21:00pm

Catégories : #abel ferrara, #welcome to new york, #depardieu, #bad trip

Very Bad Trip (Welcome to New York d'Abel Ferrara)

A Cannes, Welcome to New York était au Salon des refusés: on ne lui avait trouvé de place nulle-part et depuis le 17 mai, on a appris par les premières critiques que le film était non seulement désolant, ordurier, indigne, mais aussi idéologiquement douteux. Le 24 mai dernier, sur France inter, Michel Ciment et d'autres critiques du Masque et la Plume, tout en se félicitant de la palme donnée à Winter sleep, en profitaient pour enfoncer un dernier clou, laissant entendre qu'au-delà de son aspect abject, le film colportait aussi un discours antisémite. Cet argument, qui se fonde sur une scène anecdotique où Devereaux (Depardieu) s'interroge sur les origines de la fortune de sa femme (Jacqueline Bisset) est intéressant parce qu'il explique peut-être en partie ce que la critique aurait aimé voir dans Welcome to New York: le portrait tragique d'un couple dont le rêve de puissance se brise brutalement à cause d'un fait divers sordide, ou, comme le disait Michel Ciment, "le conflit entre le politique et la pulsion". Quelque chose comme Britannicus au Sofitel.

Or, ce qui frappe pendant la première demie-heure, c'est le côté orgiaque du film : les prostituées qui défilent dans la chambre de Devereaux pour lui arracher des râles de jouissance nous font voir la nature monstrueuse du personnage, auquel Depardieu donne une existence absolument primaire, qui n'est pas sans rappeler les grands rôles qu'il a tenus dans certains films de Pialat (Loulou, Le Garçu). Le "conflit entre le politique et la pulsion" est écarté parce que Devereaux ne vit que pour jouir, il a "oublié tous les plans", comme il le dira plus tard à sa femme. Déconnecté du grand destin présidentiel que l'on a imaginé pour lui, il n'a plus sa place dans la sphère politique, tout ce qu'il veut, au fond, c'est vivre en monstre, comme Jordan Belfort dans Le Loup de Wall Street.

Welcome to New York est pourtant loin d'avoir le rythme effrené du Loup de Wall Street, c'est plutôt, une fois les orgies consommées, un bad trip. Construit en trois parties assez distinctes (jouissance, prison et réglement de comptes, dans tous les sens du terme), le film oppose le plein au vide, la chantilly qui coule sur les seins des call-girls au carnet de chèque de Madame Devereaux. Dans une telle structure, le scandale du Sofitel n'occupe qu'une place secondaire: lorsque la femme de chambre noire apparaît dans la suite de Devereaux, il est déjà rassasié de sexe et ne peut que "se branler dans sa bouche". La fatigue est inscrite dans le fait divers, dont le film amoindrit considérablement la portée scandaleuse : la scène tant attendue - celle de la fameuse fellation du Sofitel - est aussi la plus bâclée. Le vrai sujet du film est ailleurs: dans l'absence de rédemption.

4h44 Dernier jour sur terre, le précédent film de Ferrara, racontait comment un homme (Cisco) décidait de ne pas donner rendez-vous à son dealer quelques heures avant la fin du monde, la rédemption y était encore possible. Welcome to New York est aussi un film de fin du monde, mais la perspective de rédemption a disparu. "No one is to be saved", lance Devereaux à son psy, au moment où celui-ci l'interroge sur son addiction. Par là, le film de Ferrara peut encore dialoguer avec celui de Scorsese: il n'y a pas de rédemption parce qu'il n'y a pas de châtiment. Les sommes astronomiques versées par Mme Devereaux aux avocats de son mari forment la seule réponse possible au no limit des orgies montrées dans la première partie: d'un côté comme de l'autre, tout s'est monstrueusement distendu.

Une image d'archive nous montre, à la fin du film, un groupe de femmes noires en train de remonter dans un bus après l'annonce de l'abandon des poursuites contre DSK. Sur les pancartes qu'elles portent, on peut lire "we are not property". Ces pancartes, qui n'ont servi à rien parce que le procès n'aura pas lieu, ressemblent aux vestiges d'un monde moral dont le film constate l'effondrement. Devereaux apparaît alors comme un monstre au sens antique du terme, c'est-à-dire un avertissement, le signe d'un chaos en marche. Il fallait un acteur de l'envergure de Depardieu pour donner corps à un tel personnage: quand cet homme lessivé parle à sa ville, dans ce qui est peut-être la plus belle séquence du film, il se souvient de l'être pur qu'il a été dans sa jeunesse, des idéaux qu'il a portés: "Je ne peux pas revenir à ce bienheureux temps", dit-il. Et Depardieu non plus ne peut pas revenir au temps des films de Truffaut, dont le souvenir est évoqué par une scène de Domicile conjugal, que Devereaux regarde en éclatant de rire, comme une vieille plaisanterie de jeunesse.

On est donc très loin de la tragédie du pouvoir dans Welcome to New York, le film a l'immense mérite de ne jamais considérer l'histoire qu'il raconte à l'aune du scandale planétaire qu'elle a suscité: la "catastrophe", le "désastre", ce sont les mots des autres, pas ceux de Devereaux. En lui résonne surtout une immense perte, que l'on mesure dans le dernier regard que Depardieu adresse à la caméra. Le film devait se finir comme ça: sur ce regard qui nous appelle et nous cherche dans le hors-champ, pour nous demander aussi ce que nous avons aussi perdu.

Texte mis à jour le 9 octobre 2014.

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